Le vin des morts, l'inédit de Romain Gary - alors Roman Kacew

Cécile Mazin - 11.05.2014

Edition - Les maisons - Romain Gary - Roman Kacew - Emile Ajar


Pour coller avec le centenaire de la naissance de Romain Gary, les éditions Gallimard ont décidé de publier un inédit - le premier texte de l'auteur, alors qu'il s'appelait encore Roman Kacew. Le livre, Le vin des morts, paraît ce mois-ci, et aura été rédigé en 1933. Roman n'a que 19 ans, et écrit sous son véritable patronyme. 

 

 

 

Bien entendu, c'est Philippe Brenot qui supervise l'ensemble de l'édition de ce texte, après l'avoir acheté en 2006, à l'occasion d'une vente aux enchères. Psychanalyste et écrivain, il fait également paraître, aux éditions Esprit du temps, un autre livre, Romain Gary, de Kacew à Ajar.
 

D'origine polonaise, Romain Gary de son vrai nom Roman Kacew arrive en France, à Nice, à l'âge de 12 ans en 1928. Sept ans plus tard, en 1933, il commence son premier roman, Le Vin des morts, qu'il tentera de faire publier, mais qui restera inédit jusqu'à ce jour où il paraît aux éditions Gallimard. Ce roman contient l'oeuvre à venir, celle de Gary mais aussi celle d'Ajar, puisque Gary reprendra des passages du Vin des morts dans ses romans signés Ajar, Gros-Câlin, Pseudo et La Vie devant soi, ce qui permet de comprendre que Romain Gary n'est pas simplement devenu Ajar, il est en quelque sorte redevenu Kacew, c'est-à-dire « lui-même ».

Ce livre reprend Le Manuscrit perdu, récit d'un lecteur du Vin des Morts dans les jours qui suivirent la mort de Gary, comprenant, par la seule lecture de cette oeuvre première, que Romain Gary était Emile Ajar, avec les passages inédits qui étaient masqués lors de la première édition ; augmenté des Doubles vies de Romain Gary, sur les dix identités de cet écrivain hors du commun.

 

Le vin des morts, ouvrage de jeunesse s'il en est, sortira le 20 mai et ne fut jamais publié du vivant de Romain Gary. Racontant la vie de morts-vivants, Roman n'avait manifestement pas la volonté de le communiquer au public. En revanche, on y découvrirait de nombreuses thématiques qui ont servi, par la suite, à alimenter l'imaginaire d'Émile Ajar. 

 

 

 

Toutefois, il semble que le texte aurait tout de même été diffusé dans Gringoire, un journal hebdomadaire que Romain quittera rapidement, considérant l'orientation extrême droite fascisante que prenait la publication. 

 

Une lecture de ce texte est prévue pour le 19 mai prochain, au théâtre de l'Odéon, réalisée par le comédien Bruno Abraham-Kremer, qui avait mis en scène La promesse de l'aube.
 

Dans un souterrain peuplé de squelettes, le jeune Tulipe cherche désespérément la sortie. En chemin, il dialogue avec des morts aussi effrayants que grotesques : trois sœurs maquerelles régissent un bordel d'outre-tombe, des flics tabassent un prévenu jusqu'à le rendre "tricolore", Jim et Joe jouent sadiquement avec les têtes d'un pierrot et de sa colombine, un poilu avoue avoir laissé sa place à un Allemand dans la tombe du Soldat inconnu, un moine le supplie de le remplacer pour garder le Saint-Graal, etc. Un Dieu ivre et grossier préside aux misères de ce petit monde grouillant de cafards et de mites. Le débonnaire Tulipe y va lui aussi de ses histoires, celles des clients tordus de l'hôtel tenu par sa femme. Chez les vivants comme chez les morts, l'âme humaine ressemble à "une petite putain crasseuse et malodorante". Tulipe se réveille dans un cimetière, la gueule de bois et les bras en croix. 

Sous l'influence de Poe, Céline ou encore Jarry, ce premier roman inédit aux allures de danse macabre, écrit à l'âge de dix-neuf ans, dépeint avec sarcasme la société de l'après-guerre et de la crise des années trente. Dans sa présentation, Philippe Brenot montre que Le Vin des morts, signé Romain Kacew, ne quittera jamais les poches de Romain Gary et qu'il lui servira de vivier, quarante ans plus tard, pour écrire les romans d'Émile Ajar.

 

Le titre est proposé en version papier et numérique