Lecture au Québec : les écrivains engagés en politique (du livre)

Nicolas Gary - 07.08.2014

Edition - International - Québec auteurs - livres acheter - journée mobilisation


Mouvement culturel séparatiste ou plus largement, incitation à la lecture ? Depuis quelques jours, sur Facebook, est apparu un mouvement destiné à soutenir les auteurs du Québec. Le 12 août, j'achète un livre québécois, n'a rien de la lubie passagère. Au départ de ce projet, deux auteurs québécois, Amélie Dubé et Patrice Cazeault, et un même constat : il faut apporter un éclairage particulier sur les auteurs du pays qui n'est pas un pays, mais l'hiver, comme disait le chanteur.

 

 

Mika illustratrice

 

 

« Il fallait entreprendre quelque chose », soutient Patrice Cazeault, joint par téléphone. Avec sa consoeur, Amélie Dubé, ils sont arrivés à la conclusion que sans une initiative globale, les livres d'auteurs québécois n'auraient pas la visibilité qu'ils méritent. Un événement Facebook est lancé, et la magie de la viralité fait le reste. À ce jour, plus de 6500 personnes se sont lancées dans l'aventure, et soutiennent le projet, simplissime : acheter un livre d'auteur québécois.

 

Auteurs, lecteurs, libraires, éditeurs : mobilisation générale

 

« Nous espérons que tout le pays en profite, mais il est plus probable que cela se continuera dans les provinces limitrophes. Ce qui nous étonne, c'est avant tout que le mouvement a dépassé le simple cadre des auteurs que nous avions sollicités pour l'occasion. Bien entendu, ils sont les premiers concernés, et nous ont rejoints. Sauf que cela a largement dépassé ce premier cadre. »

 

Et voilà le credo de cette journée

Donc, le 12 août, je me déplace chez mon libraire préféré et j'achète un livre québécois. Si je ne trouve pas celui que je veux? Je le commande. S'ils ne peuvent pas me le commander? Je fais une crise. Ou je l'achète en numérique, tiens.  

Parce que, sérieusement, c'est le noeud du problème. Stimulons la demande et observons le résultat...

Il y a des plumes extraordinaires à découvrir au Québec. Des univers à explorer, des mots pour nous faire rêver, pour nous secouer, nous surprendre, nous tirer des larmes ou nous faire éclater de rire. Des mots soigneusement choisis pour nous faire vivre quelque chose de précieux, de différent.

Si un gars peut amasser 50 000$ sur Kickstarter pour préparer un grand bol de salade de patate... je dis qu'on peut transformer le marché du livre, ne serait-ce qu'une journée, grâce à nous tous. 

 

Sans aucune discrimination de format, l'appel encourage simplement à se procurer un livre, numérique ou papier, qu'importe. Les deux auteurs, qui ont signé dans une maison traditionnelle, les Éditions ADA, encouragent à découvrir tous les auteurs, qu'ils soient indépendants ou non. 

 

« Si l'on observe le marché du livre au Québec, on découvre que l'offre en livres est riche, variée, et que l'on a accès à tous les genres. C'est une véritable explosion de la part des auteurs. Simplement, la demande tarde à suivre. Pour offrir la visibilité nécessaire, cette opération sur la journée est devenue une évidence. » Et l'engagement des internautes est venu presque naturellement. 

 

« Nous sommes ravis, bien entendu : les gens s'investissent. Nous leur proposons de partager leurs goûts, leurs lectures, à donner des conseils. Et puis, chacun a fait un geste : certains ont contacté les libraires, des journalistes, d'autres ont réalisé des bannières promotionnelles pour cette occasion. » De quoi motiver à l'organisation, l'an prochain, d'une opération plus construite encore. 

 

Des auteurs de renom ont apporté leur soutien, incitant à professionnaliser la manifestation pour le 12 août 2015. « Certainement un site internet, et d'autres choses pour structurer encore mieux cette opération. » Et impliquer au mieux les libraires : « Ils ont probablement été les plus épatés de voir l'enthousiasme que cette journée provoquait. Certains proposent même d'effectuer des remises particulières pour cette occasion. »

  

 

Bach illustrations (Estelle Bachelard)

 

 

On pourra se rendre sur cette page pour découvrir les recommandations de chacun, et prendre part à cette journée. Il suffira, quelques semaines plus tard, de vérifier dans les librairies, que l'enthousiasme s'est concrétisé. « Oh, et si ça fonctionne bien, l'année prochaine, je créerai l'événement ‘Le 12 août, j'achète DEUX livres québécois'», ajoute Patrice Cazeault.

 

Quand les auteurs font de la politique culturelle 

 

Ce qui est fascinant, c'est que ce mouvement rejoint exactement d'autres tendances, menées par une autre partie des professionnels, libraires et éditeurs, et qui s'inscrivait dans l'opération Les livres à juste prix. Cette initiative prêchait en faveur de l'instauration d'un prix unique du livre au Québec - mais constatait également un manque de production québécoise dans les librairies. 

 

L'Assocation nationale des éditeurs de livres a tenu à saluer avec un billet, l'idée des deux auteurs qui « fait fureur sur Facebook ». Et de demander : « Patrice Cazeault et Amélie Dubé ont-ils trouvé le secret de la potion magique pour faire la promotion de la lecture ? »

 

L'Association des libraires du Québec, sollicitée par ActuaLitté, salue avec enthousiasme ce projet. « Il rejoint d'ailleurs celui qu'un autre auteur a mis en place, Le grand défi de la littérature québécoise, toujours dans l'optique de favoriser la découverte des livres d'auteurs québécois. » Cette autre opération, c'est Dominic Bellavance qui l'a mise en avant sur son site. Le défi s'étendra sur douze mois, du 1er septembre 2014 au 31 août 2015 : « Il suffit de lire des livres d'auteurs québécois durant une période déterminée, et d'inscrire chaque livre lu sur une feuille de score. Le but : accumuler des points et faire des découvertes ! »

 

Le site n'existe plus, mais l'esprit demeure

 

 

Deux opérations, une même perspective, et des libraires membres de l'ALQ qui sollicitent leur syndicat pour avoir plus d'informations. « Ce sont deux outils, complémentaires, et qui s'inscrivent dans des combats que nous menons plus largement, au niveau national. Tout ce qui va encourager la découverte de la littérature québécoise, et la lecture, nous y sommes nécessairement favorables. »

 

Ce qui a peut-être échappé aux auteurs, c'est que la ministre de la Culture du Québec, Hélène David, a pris position sur le prix unique du livre, considérant qu'il ne s'agissait là que d'une solution partielle, « dont les effets sur les pratiques de consommation et sur le lectorat sont incertains et qui n'agit pas sur l'ensemble des facteurs de fragilisation des librairies ». Et la ministre a, plus confidentiellement, exprimé auprès des différentes organisations québécoises (libraires, éditeurs, auteurs), qu'elle ne s'engagera pas du tout dans la réglementation du prix.

 

« Elle a assuré en revanche que son équipe réfléchissait à d'autres politiques pour soutenir le livre au Québec. Ils sont sensibles à la situation de la lecture et surtout conscients des différents mouvements qui se mettent en place. » C'est que, lorsque le livre se portait très bien, « nous n'avions pas autant de collaboration dans l'interprofession. Pour continuer de vendre des livres, il nous faut impérativement nous retrouver autour de tables de concertations ».  

 

Quant aux opérations des auteurs, « elles vont dans le sens d'une mutualisation des forces. Les auteurs détiennent la notoriété : en contact avec le public, ils sont plus à même de mobiliser leurs lecteurs ». La solution politique passerait alors par les créateurs ? On n'ose le croire...