Législation Salinger : liberté individuelle contre liberté d'expression

Clément Solym - 18.06.2012

Edition - Justice - Salinger - protection de la vie privée - législation


La vie privée de JD Salinger a été jalousement protégée de son vivant, autant que depuis sa mort, en 2010. Résidant du New Hampshire, l'auteur a pourtant fait face, post-mortem, à un veto concernant un projet de loi visant à maintenir la protection de ladite vie privée.

 

Dans un entretien accordé à l'Associated Press, l'héritier, Matt Salinger, ne cache pas sa déception de voir John Lynch, le gouverneur de l'État où vécut papa Salinger, s'opposer à la législation préparée depuis deux ans. Et ce, alors que la devise de l'État est « Live Free or Die ». Un projet de vie qui avait conduit l'auteur à se réfugier dans le New Hampshire. Mais étant déjà mort, difficile de vivre libre, désormais. 

 

« Mon père a déménagé dans les années 50, parce que c'était magnifique, mais également en raison d'un certain respect des droits individuels. Il a tout simplement voulu qu'on le laisse tranquille, et le New Hampshire, comme il l'avait senti, allait respecter cela », explique le fils. Et c'est armé de cette devise que le fils de Salinger entendait faire en sorte que soit respectée la mémoire de son père - et surtout interdire toute forme de produits dérivés s'appuyant sur l'héritage de l'auteur.

 

Souriez, vous êtes exploité

 

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En effet, une vague de marketing utilise actuellement une ancienne photo d'un Salinger en colère, imprimée sur des tee-shirts, avec des yeux rougis et un visage jauni, ce qui donne un trait plus effrayant encore. De quoi donner « un air plus étrange et sauvage », estime le fils, indigné. 

 

Salinger qui avait apporté un soin tout particulier à ce que sa vie ne dépasse pas le seuil de sa maison, aurait refusé catégoriquement une telle utilisation de son portrait, souligne Matt. « Il croyait que rien de devrait s'interposer entre le lecteur d'une oeuvre de fiction et des personnages de fictions », comprendre : la vie privée de l'auteur. (via Huffington Post)

 

« Si le lecteur a une certaine image de l'auteur à l'esprit, cela change les choses. Et c'est quelque chose que je veux essayer de faire respecter, mais également imposer, autant que je le peux », poursuit Matt Salinger. C'est là tout le principe du projet de loi que portait le fils, et qui a donc été balayé par le veto du juge John Lynch, estimant qu'une telle législation aurait des effets fâcheux et paralysants sur les oeuvres journalistiques. Le tout, dans la plus totale contradiction avec le Premier Amendement, bien entendu…

 

Droits adroits et maladroits

 

« Les protections de la liberté d'expression qui sont garanties pour tous les citoyens, en vertu des constitutions étatiques et fédérales, sont au coeur de la démocratie et d'une société libre. Une législation qui aurait pour impact de restreindre la liberté d'expression doit être soigneusement étudiée et méticuleusement adaptée », assure le gouverneur. Autrement dit, le projet du fils Salinger irait contre une société soucieuse de respecter la liberté d'expression. Et risquerait d'entraîner d'inutiles complications juridiques résultantes de son application. 

 

Dans une version antérieure, adoptée par le Sénat, plusieurs dérogations spécifiques à la législation étaient apportées, offrant une certaine protection pour la liberté d'expression, notamment pour des reportages, des émissions, mais également des jeux ou des films. Dans le projet de loi final, toutes ces exceptions avaient sauté. Pourtant, Salinger junior, producteur de films par ailleurs, ainsi que d'autres partisans de ce projet, assurait que la législation, dans son état final, allait dans le bon sens.

 

Pas vraiment le bon sens en action, manifestement.