Les 8 commandements de la Localecture : imaginer une autre édition

Auteur invité - 21.05.2020

Edition - Les maisons - localecture édition alternative - environnement écologie édition - respect environnement auteurs


Lorsque j’ai créé ma maison d’édition (HéditionH) en avril 2019, je ne me suis pas levé un matin en me disant : « Tiens ! Je vais devenir éditeur ! » Au cours des mois précédents, j’ai cogité. Trop diplômé, sans emploi et vivant en milieu rural, je me devais de trouver un travail dans mes cordes pour rester sur le territoire champêtre qui est le mien. 
 
par Fabien Humbert, fondateur de HeditionH


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Mon amour des livres m’a amené à m’intéresser à l’industrie du livre. Aïe ! En ouvrant une maison d’édition, mes chances de survie au bout d’un an était apparemment très très minces. Un projet comme celui-ci ne se fait pas seul, et j’ai proposé cette idée à des personnes compétentes, levé des fonds privés, quelques centaines d’euros, et choisi avec eux une ligne éditoriale. 

Géographe, cartographe, graphiste, auteur, je m’aperçois, un matin cette fois-ci, que la Manche, département où je vis, offre le cadre idyllique à ce lancement ; les communes nouvelles foisonnaient ici. Le contexte des Gilets Jaunes et le rapport ville/campagne ont joué un rôle tout aussi important dans ce choix de rester ancré dans son espace de vie. Mais la géographie peinant à retrouver ses lettres de noblesse, aussi fallait-il étoffer la ligne éditoriale avec d’autres idées. Pouvant compter sur mon auteur principal, l’idée de remettre les nouvelles au goût du jour s’est imposée naturellement. 

Ainsi fut fait.... 

Consommateur prudent, j’achète, depuis longtemps, mes fruits, mes légumes et mes protéines dans un rayon de 20 km chez des producteurs locaux et fuis les produits « chimiques ». L’idée d’écrire, de publier et de proposer des ouvrages sur les communes du Centre Manche entraîne forcément l’idée que ce sont des livres qu’il n’est pas possible de proposer à Marseille ou Bordeaux (sauf pour un public universitaire ou spécialisé). Ainsi est né tout naturellement le concept de localecture
 

Alors, c’est quoi la localecture ?


1. D’abord une histoire humaine entre un éditeur, des auteurs, un imprimeur et des lecteurs locaux. Les échanges et l’entraide sont facilités.

2. La volonté de prouver aux ruraux que de belles choses sont à dire sur leur cadre de vie. 

3. Une liberté de ton qui n’est pas soumise à la censure.

4. Un réseau local de communication avec les médiathèques, bibliothèques, associations culturelles, journalistes locaux, mais pas que... La géographie étant un domaine spécialisé, il faut s’appuyer sur des organismes institutionnels. La recension de la Société de Géographie sur mon premier livre publié en tant qu’éditeur a été un véritable plaisir ! 

5. Une sélection draconienne de libraires. En cela, je m’écarte des recommandations des institutions culturelles du livre qui tiennent absolument à ce que je diffuse mes livres sur toute la région... Financièrement c’est intenable ; si je rémunère mes auteurs à 10 %, ce n’est pas pour en offrir 30 à moult libraires. 

6. L’élaboration d’un site (www.heditionh.com) a montré tout son intérêt lors du confinement. Je refuse de passer par les grandes plateformes de vente d’ouvrages papier.

7. L’impression limitée de chaque exemplaire (de l’ordre de 100 à 300 ex. par tirage), mais une offre variée : 2 livres en 2019, 4 livres parus de janvier à mai 2020, 2 à 3 autres prévus encore pour 2020. Même si je ne suis pas un mordu d’écologie, le fait d’imprimer en petits tirages peut faire sourire, mais l’imprimeur est à 15 km de chez moi. Je fais donc travailler le local, et je limite l’impact environnemental. Ce qui sous-entend que je rogne sur mes marges et que je limite aussi les librairies pour que le coût ne soit pas supporté par les lecteurs. 

8. L’intervention (gratuite) des auteurs (avec leur accord) auprès des établissements culturels et scolaires, en échange de quelques commandes d’ouvrages (avec quand même une limite de kilométrage). Pour exemple, une intervention avec le public d’une heure dans une bibliothèque située sur une commune rurale : 240 € de livres vendus et des échanges enrichissants ! 
 

La traversée du désert


Jusqu’en mars 2020, je peux dire que j’ai prêché dans le désert. Mais avec la crise sanitaire, il est indéniable que le paysage du livre va et doit changer. Crise ou pas crise, en développant la localecture, j’ai pu publier un ouvrage la semaine avant le confinement, et deux autres, juste après. Mes lecteurs locaux et internautes ont pu venir s’approvisionner directement à domicile (avec les précautions d’usage en vigueur) ou commander via le site sans que cela ne modifie en rien leurs habitudes. 

Le seul regret est bien évidemment l’absence de salons, compréhensible pour des raisons sanitaires, mais aujourd’hui un lecteur local me suggérait l’idée d’une vente privée. Ce qui me laisse songer quand même que le concept de localecture, apparemment simpliste et utopique, dispose d’atouts non négligeables... 

Enfin, même si, en tant qu’éditeur rural, j’ai fêté la première année de ma maison lors du confinement, je ne me dégage pas encore de salaire mensuel. Avec le concept de localecture, j’ai trouvé un écho, voire une adhésion, autour de moi, et je suis persuadé que la barre des trois années va être franchie, même si je ne réponds pas aux critères des aides à la culture. Les commandes directes via le site permettent aussi d’élargir le lectorat. 

Déjà essoufflé avec le « formatage » dénoncé par les lecteurs eux-mêmes, le modèle économique du livre est cruellement touché par la crise sanitaire. Soit on continue avec les mêmes recettes... soit on explore des voies alternatives, dont fait partie la localecture. 


Commentaires
« 240 € de livres vendus et des échanges enrichissants ! »



Très. Mais pas pour l'auteur. Ce dernier a gagné 24 € (hors à-valoir) pour sans doute une demi-journée de travail avec déplacement (soit environ 50 centimes le kilomètre : s'il était à 12 km du lieu de travail, il a travaillé gratis).



Donc enrichissant pour qui ?
Pour moi, l'auteur si. 1h30 en comptant le trajet, pas d'essence car pas de voiture. 24€/h, je prends. C'est plus que le SMIC horaire
Tout ceci, délicieusement réactionnaire et légèrement poujadiste : je publie pour ma région, puis ma bourgade, puis mon immeuble, puis mon palier, puis ma famille, puis ... moi !
Par curiosité, tatou, vous publiez et/ou écrivez pour qui?
Enrichissant ? En sous, pour personne, en satisfaction intellectuelle pour tous, auteur, libraire, éditeur !



Voici ce que j'écris aux auteurs qui me sollicitent:



   Nous insistons sur le fait que l’action de promotion de l’auteur, avec notre aide, doit être importante et que celui-ci certifie qu’il aura l’envie, le temps et les moyens de cette promotion, au moins au niveau du département si ce n’est de la région. voir plus loin.

   La phrase en gras ci dessus est centrale.

   Attention ! Cette action de promotion peut-être considérée soit comme un  loisir, soit comme une  corvée   coûteuse qu’un auteur n’a pas à assumer.

   Ces deux optiques sont également honorables mais, dans le second cas, il est préférable que l’auteur qui nous a pressentis recherche plutôt un éditeur d’importance nationale.



Je considère que c'est bien clair ! Surtout face à des "éditeurs" à compte d'auteur!
Il est plaisant d'observer qu'il y a toujours des fous pour questionner le système et proposer de nouvelles façons de faire de la culture.

Vive les fous.

Merci
Bonjour. C'est exactement ça: l'ancien système a montré ses limites. Le développement du nombre d'auteurs qui s'autoéditent ces dernières années le prouve. Le fait d'avoir envie de changer de modèle même pour certains éditeurs permet au moins le débat.
Bon je suis allé voir le catalogue, les grandes déclarations c'est toujours plein d'enseignement.

Il y a 6 livres au catalogue. Deux sont écrits par l'éditeur et sa femme, un est écrit par sa femme sous un pseudo, et les 3 autres sont écrits...par sa femme sous un autre pseudo.

Comme quoi c'est toujours bon de savoir ce qui constitue "les commandements de la localecture" et aussi comment "imaginer une autre édition"...

On voit d'ici comment ça représente un avenir radieux...
Au moins cher Ninja, il a ou dois je dire nous avons le mérite de ne pas nous cacher derrière un pseudo.

Vous devriez me demander à moi, auteur, pourquoi j'ai décidé de publier chez mon mari... J'ai tout un tas de bonnes raisons. Pour info j'ai tjs signé à compte d'éditeur dans les autres maisons. Bonne journée M.Ninja
Cher Fabien Humbert, je félicite votre courage et hardiesse. Vous avez fait le pas, vous avez osé sortir des chemins battus au lieu de pleurnicher sur votre sort et "vitupérer l'époque" (Louis Aragon). Vous n'êtes pas n'importe qui et ne réalisez pas n'importe quoi: faut des roupettes et une bonne dose d'inconscience pour s'y mettre.

Les grincheux et feignants vous reprocheront toujours quelque chose: trop cela, trop peu ceci. Entre la critique et l'action, des champs entiers de pissenlits. Et des ânes et des frelons. Les uns braient, les autres piquent.

Vous n'êtes ni messie ni missionnaire et ne prétendez pas sauver le monde. Vous aimez et vous intéressez aux habitants du Centre Manche et les avez choisis pour lecteurs. Vous en avez le droit. A vous aussi d'en gérer les conséquences.



Bonne chance à vous et votre HeditionH.



Cordialement.
Jujube? N'est ce pas réunionnais ? smile

Le Centre Manche a été choisi pour le nombre de communes nouvelles en son sein. Le Normand est susceptible, tout comme l'est le créole (né sur une île... Je connais, je suis créole). Toutefois la recension de la société de géographie pour notre 1er ouvrage laisse penser que nous n'avons pas choisi au hasard la Manche. Le parler normand est proche du créole réunionnais... coïncidence ? 😁
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