Les auteurs argentins à Paris : au moins, Maradona n'est pas là

Nicolas Gary - 20.02.2014

Edition - International - Salon du livre de Paris - Argentine - motivations politiques


Si, en France, la polémique déclenchée par le choix des auteurs argentins invités au Salon du livre de Paris vient de surgir, elle agite, outre-Atlantique, depuis plusieurs semaines. L'événement littéraire qui doit débuter le 21 mars prochain a invité l'Argentine, comme pays d'honneur, et consacrera un moment tout particulier à Julio Cortázar. 

 

 

Buenos Aires Argentina
David Berkowitz, CC BY 2.0

 

 

C'est que la délégation argentine compte 48 noms, dont des auteurs proches du gouvernement actuel. Et pour le coup, certains écrivains qui ont critiqué la présidente Cristina Fernández de Kirchner ne se retrouvent pas dans la liste - alors que Ricardo Forster, José Pablo Feinmann ou Horacio González sont bien présents. Or, parmi les opposants au pouvoir, on compte plusieurs auteurs de renom, et leur absence fait tache. 

 

Beatriz Sarlo l'une des absentes les plus marquantes, avait expliqué : « Je n'ai jamais été invitée, ni au niveau national, ni dans des manifestations locales. Ce qui me laisse croire que j'ai de mauvaises manières à table. » Pourtant, le secrétaire d'État à la Culture, Jorge Coscia semble avoir réalisé ses choix avec soin. Un observateur en Argentine notait en janvier dernier que l'absence de Martin Caparros est particulièrement significative. Critique féroce, cet oubli semble conforter l'idée que les choix d'auteurs ont pu être motivés par des enjeux politiques.

 

L'éditeur et écrivain Gabriela Esquivada évoquait alors une « étrange absence » en constatant que Jorge Asis était absent des listes. « Il a été l'ambassadeur de l'Argentin auprès de l'UNESCO, basé à Paris, il a un travail, et c'est un antikircheniste très actif. » Effectivement… Mais l'écrivain oublié manie la verve et le sarcasme : « La vérité est que personne ne m'a invité. Ce n'est pas nouveau pour moi, et je me suis habité à ces omissions, devenues normales. Je préfère croire que les 40 écrivains invités sont beaucoup plus intéressants que moi, et que leur travail est plus significatif. »

 

En France, la sélection est établie par le Centre National du Livre et l'Institut français, avec la collaboration du pays invité. Des hommes et femmes de différentes générations, qui représenteront la richesse littéraire actuelle, et dont les livres reflètent la diversité des genres, assurait le commissaire général du Salon, Bertrand Morisset. 

 

Pourtant, la presse argentine s'inquiète : si tout est effectué dans un effort de transparence, il semble difficile de ne pas repérer que les autorités du pays interviennent pour écarter ou pousser certains auteurs. En soi, la liste proposée serait alors biaisée idéologiquement, trouve-t-on, sachant que sont largement représenté les auteurs qui sont autant de soutiens à la présidente en place. Certains sont même des militants ouverts et des idéologues, apprend-on. 

 

A Francfort, Maradonna, Evita et le Che... Sérieux ?

 

Quant à trouver que dans la liste, seuls deux invités ont moins de 40 ans, ce n'est qu'un détail de plus. 

 

Alors, le Salon du livre sera-t-il une fête, se demande la presse ? On évoque le fait qu'une première liste avait été contestée par le Bureau international de l'édition française - dut fait que la délégation originelle manquait de nombreux auteurs traduits et publiés en France par de prestigieuses maisons. D'autres auraient été évités, pour des raisons politiques, et certains, même, par simple ignorance, rapporte la presse argentine. 

 

Actuellement, près d'une douzaine d'auteurs, sur les 48 invités, n'ont pas de livres traduits en français - et en Argentine, on s'interroge sur le fait que le Salon du livre est vu comme une manifestation plus proche de la Foire du livre de Buenos Aires, et pas la Foire de Francfort. Comprendre : une manifestation tournée vers le public, plus que les professionnels. Ce n'est pas le lieu des transactions et des cessions de droit, avec pour langage universel, l'argent, comme c'est le cas en Allemagne. 

 

Pourtant, le Salon du livre tente d'ouvrir ses portes à de nouvelles approches, et chercher une professionnalisation plus importante, d'année en année, en proposant des espaces dédiés aux acteurs de l'édition internationale. 

 

Alors, bien entendu, les observateurs souriront : un salon du livre sans controverse préalable, cela manquerait de charme. Quelles que soient les thématiques des différentes éditions, au cours des dernières années, on reproche toujours quelque chose. Le commissaire général l'avait encore réaffirmé hier, « il n'y a eu en aucune manière une pression ou des choix politiques. Et puis ces chamailleries locales ne nous concernent pas ». 

 

Liliana Bodoc, auteure de la Saga de los Confines, rappelle que, dans toute notion de choix, il existe une part, plus ou moins grande, de subjectivité. « Ce n'est donc pas surprenant », se tranquillise-t-elle. Elle comptera parmi les auteurs invités, « sans avoir demandé à être invitée ». Les absences inexpliquées resteront… sans explication, et chacun pourra bien y voir ce qu'il souhaite. 

 

Or, déjà en 2010, alors que l'Argentine était conviée à la Foire du livre de Francfort, une controverse similaire avait éclaté : outre la liste des auteurs, plusieurs symboles culturels représentant le pays avaient été vivement critiqués, pour n'avoir aucun lien avec la littérature. Ainsi, on retrouvait Evita, Maradonna, ou encore le Che et Gardel, dont il était légitime de se demander ce qu'ils pouvaient bien fiche là. Pour apaiser les colères, le gouvernement avait décidé, dans les derniers temps, d'introduire Borges et Cortázar. 

 

Et pour les auteurs qui n'ont pas été traduits en français, le Salon assure que ce sera l'occasion de les découvrir, et peut-être de susciter des vocations auprès des éditeurs…