Russie : censures de livres pour commémorer la victoire de 1945

Antoine Oury - 06.08.2015

Edition - International - Russie - censure - livres


La France a eu son esprit du 11 janvier, la Russie a encore son esprit du 9 mai 1945, date (avec le décalage horaire) à laquelle le Troisième Reich signait sa capitulation. La bravoure de l'Armée rouge était devenue une source intarissable de fierté, à peine salie par le récit des exactions des militaires soviétiques. Mais, l'année de commémorations a visiblement redonné un coup de fouet aux censeurs, qui veillent à ce que le devoir de mémoire soit fait dans des conditions plutôt partiales...

 

Art - Stamp Art - Russia - Peasant kissing soldier - 1918-1968

Timbre de 1968 reprenant une illustration de la propagande de l'Armée rouge. Le paysan polonais est ravi d'avoir été sauvé (Vintageprintable1, CC BY-SA 2.0)

 

 

C’est l’heure de la grande purge : le ministère de l’Éducation de la région de Sverdlovsk, en Russie, a annoncé un grand examen du fonds de l’université fédérale de l’Oural et d’autres bibliothèques de la région. « Une procédure de vérification habituelle avant le début de l’année académique », a souligné Nina Zhuravleva, députée qui a signé le décret, pour balayer les soupçons de censure.

 

En effet, plusieurs observateurs ont pointé l’acharnement vis-à-vis des ouvrages publiés par Open Society, une des Open Society Foundations, le groupe de fondations philanthropiques créées par George Soros, le milliardaire que Vladimir Poutine ne supporte pas.

 

Le cas des historiens britanniques John Keegan et Antony Beevor a été largement abordé dans la presse russe : leurs ouvrages auraient subi l’acharnement des autorités, pour présenter des éléments qui écornent la mémoire des soldats de l’Armée rouge — massacres et viols, entre autres. 

 

Et le ministère est assez franc au sujet des ouvrages : « En cette année du 70e anniversaire de la Grande Victoire, nous concentrons notre examen sur les livres qui contiennent des informations sur la Grande Guerre patriotique. De nombreux scientifiques, historiens, experts russes et étrangers affirment que les livres d’auteurs comme John Keegan et Antony Beevor interprètent de manière erronée les événements de la Seconde Guerre mondiale, malgré les documents historiques, et véhiculent une propagande imprégnée par les stéréotypes nazis. »

 

Ce qui est assez cocasse, c’est que le livre de Keegan visé porte sur la Première Guerre mondiale, élément signalé dès son titre, The First World War. Pour Beevor, on parle des ouvrages The Fall of Berlin et Stalingrad. Les deux auteurs seraient d’ores et déjà bannis des bibliothèques, mais le ministère a précisé que l’examen, qui a commencé le 31 juillet, se poursuivrait pendant un mois : d’autres titres sont donc susceptibles de subir le même sort.

 

Le souci, c’est que de nombreuses bibliothèques ont accepté l’aide d’Open Society ou d’une autre organisation de Soros pour acquérir des livres : les professionnels craignent donc que leur fonds se réduise considérablement. Antony Beevor, interrogé, a affirmé que les sources de son livre pouvaient être trouvées dans les archives du NKVD, conservées par la fédération russe. (via Ura.ru, Newizv)

 

Cette histoire intervient quelques mois après qu’une autre histoire de censure a frappé les librairies de Russie. Le roman graphique d’Art Spiegelman, Maus, avait été retiré des tables de plusieurs établissements de Moscou. Les libraires expliquaient alors, comme une excuse, que tous les documents liés à l'Allemagne nazie doivent disparaître, consigne directe venue... d'on ne sait trop où. Et ce, parce que le pays allait entrer dans une phase de célébration – le grand défilé du 29 avril, célébrant la victoire lors de la Seconde Guerre mondiale.

 

Le livre de Spiegelman aurait alors été hâtivement assimilé à un outil de propagande nazie. Et la loi russe interdit strictement toute oeuvre qui ne ferait même qu’utiliser ces symboles.