Les boîtes à livres interdites, accusées de faciliter la propagation du Covid-19

Nicolas Gary - 12.04.2020

Edition - Société - boite livres coronavirus - partage livres Orléans - book crossing coronavirus


Jeanne d’Arc est urgemment appelée à la rescousse d’Orléans : dans le flot de mesures sanitaires, où naviguent les gestes-barrière, la municipalité a ajouté une petite couche d’anxiété. Sur la place Dunois, à quelques centaines de mètres de la Loire, se trouve une boîte à livre, installée à l’été 2017. Mais, coronavirus oblige, un arrêté l’a frappée d’interdiction : les bouquins, vecteurs du Covid-19 ?


ActuaLitté CC BY SA 2.0


La durée de vie du virus sur surface inerte varie en fonction de la matière. Une étude américaine du 17 mars 2020 publiée par The New England Journal Of Medicine, indiquait que sur du carton, il persiste durant 24 heures. D’autres pointaient 5 jours, laissant le quidam dubitatif quant au danger : une poule devant un couteau n’aurait pas su mieux réagir.
 

Orléans, Orléans, Orléans, morne peine...


Olivier Carré, Maire d’Orléans depuis 2015, et président d’Orléans Métropole, avait organisé en 2016 un concours de design de boîtes à livres. Le projet d’Eddie Bourgeois avait alors été retenu, et la première fut inaugurée fin juin 2017 au Parc Pasteur. 

Mais entre temps, le Covid-19 a fait son apparition, et la mairie, dans un communiqué du 19 mars prenait des mesures draconiennes : « À compter de ce 19 mars et jusqu’à nouvel ordre, les agrès sportifs en bords de Loire, les aires de jeux pour enfants en libre accès et les boîtes à livres seront désormais inaccessibles pour éviter les rassemblements qui favorisent la propagation du virus. » 
 
Et le maire, Olivier Carré, d’ajouter : « Nous tenons à rappeler que les contrôles de la police nationale vont s’intensifier afin que les consignes de confinement soient mieux respectées. » Dès lors, les autorités municipales ont apposé des rubalises, pour signaler l’interdiction d’accès, comme en attestent les photos communiquées à ActuaLitté. 

Attroupement devant une boîte à livres ? On a rarement vu ça : l’utilisateur vient souvent déposer et prendre quelques ouvrages, sans qu’il n’y ait foule autour de lui (ou d’elle). Ou pour reprendre Virigile : « Il allait obscur sous la nuit solitaire. »


Le culte de la terreur


Le Sénat français peut bien interpeller Genève — en l’occurrence le sénateur Loïc Hervé — et se dire préoccupé de la politique de « confinement relatif », il y aurait à prendre du sens de la mesure, chez nos voisins. La réponse du président du Conseil d’État du Canton de Genève audit parlementaire vaut d’ailleurs son pesant de cacahuètes.

Écoutons à ce titre le professeur Pittet, inventeur du gel hydroalcoolique et médecin chef du service prévention et contrôle des Hôpitaux Universitaires de Genève le rappelait : le virus vit dans une cellule, « et c’est uniquement quand il vit dans une cellule qu’il peut se reproduire ». Autrement dit, des postillons sur une couverture de livre proposeraient un environnement favorable à sa survie, voire à son développement. 

Mais le médecin de préciser : « Évidemment, si quelqu’un a craché sur une table [en général], on nettoie la table. Et en la nettoyant, on nettoie le virus. » Pour un livre ? Le raisonnement est très sensiblement le même...



Témoignage de la panique ambiante qui a sévi dès les premiers jours du confinement et de l’atmosphère anxiogène qui en a découlé, l’interdiction d’utiliser cette boîte à livre est un symptôme réel. 

Sanctionner l’usage d’une boîte à livres au prétexte qu’elle favorise les rassemblements, lesquels facilitent la transmission du coronavirus laisse pantois. C’est méconnaître totalement le fonctionnement de ces outils vecteurs de lien social et de partage. 

Boite livres coronavirus

 
La mairie aurait pu, en revanche, considérer plus justement que le virus survit sur des matières cartonnées et qu’à ce titre, l’échange de livre était dangereux. Or, là même, on doutera raisonnablement.
 

Eduquons, c'est (toujours) un gros mot ?


Quid alors de l’approche pédagogique — voire prophylactique — incitant à bien nettoyer les livres proposés dans la boîte, les saisir avec des gants, ou, à défaut, ne pas mettre ses doigts dans sa bouche immédiatement après les avoir touchés, de se laver les mains après contact, etc. ?

Non, la mairie a opté pour une fermeture radicale, qui ne propage pas le virus, mais alimente la peur déjà généralisée. Et l’a accompagnée d’une amende « pour les contraventions de 1ere classe », allant de 11 à 17 €. 

D’aucuns rétorqueront à raison qu’une boîte à livre n’a rien de la nécessité vitale, tout particulièrement dans une période où l’on a reçu ordre de rester cloîtré. Certes oui. Mais plutôt que la logique répressive ambiante, inhérente à l’état de guerre — ou d’urgence, c’est selon, ou les deux — et quitte à coller un arrêté, autant que ce dernier réponde aux trois impératifs socratiques : tout discours doit être vrai, bon et utile. Sans quoi, il n’a aucun intérêt…


Dossier - Les boîtes à livres s'implantent dans les villes


Commentaires
Merci à Nicolas Gary pour cet article engagé. Il est intéressant de constater que la politique actuelle est celle d'un régime totalitaire, même si évidemment, l'intention n'est pas la même. Ici le totalitarisme est au nom de la santé, certes, mais les régimes totalitaires sont souvent au nom de grands idéaux. L'exemple ci-dessus, avec une déresponsabilisation totale du citoyen, la négation de ses facultés de jugement, l'illustre bien. Quant à l'assaut que subit la culture en ce moment, bien des tyrannies nous l'auraient envié.



Attention, je ne dis pas qu'il faut faire n'importe quoi. Nous sommes confinés, pas le choix pour le moment. Mais il est vital de ne pas non plus abdiquer toute faculté de jugement, et de surveiller de près ce qui est fait au monde du livre, des arts, et du commerce en particulier, au nom de grands principes censés être pour notre bien. Il ne faut pas abdiquer cette vigilance, pas tout accepter aveuglément, surtout dans l'après, simplement parce que nos gouvernants ont été incapable de prévoir ce qui pouvait l'être.
Lorsque je me rends de chez moi jusqu'à la place Dunois toute proche, en passant par les venelles du quartier, pour acheter mon pain du jour,je passe devant deux boites à livres mises en place il y a quelques années, par une association d’habitants. Elles sont toutes deux concernées par l’arrêté du maire d'Orléans. La boite réservée aux enfants est vide et les rubalises interdissent qu'on y glisse "Bibliothèque verte" et "Journal de Mickey". Les rubalises de la boité réservée aux adultes ont été arrachées et quelques livres et quelques magazines attendent des lecteurs. Succès mitigé.
Faut-il les brûler ?

Ben alors ? Dans mon immeuble, nous échangeons des livres en les posant près des boîtes aux lettres . Bien sûr on sait depuis longtemps que le livre est un vecteur dangereux par les idées qu'il diffuse raspberry raspberry
Merci à Jean et à Nicolas Gary. Est-ce un gros mot que de dire "passe-livre" au lieu de "boîte-à-livres"? Hier, j'y ai déniché avec bonheur un non lu, et c'est un monsieur sans gant qui m'a aidé à ouvrir la cage-aux-trésors pour me servir. N'oublions pas que le totalitarisme trouve sa raison d'être dans le culte de la terreur.
bonjour,

Pourquoi ne pas avoir pris en compte le fait que ces boites sont en plastique, que le virus reste 2 à 3 jours sur le plastique et que cela pouvait être une des raisons d'inaccessibilité ? (et non les livres). Bref, la raison est peut-être plus le contenant que le contenu?
Bonjour,

En Suisse, les boîtes à livres ne sont pas interdites, du moins pas dans l'agglomération lausannoise. Et quand quelque chose l'est, un simple ruban de plastique rouge et blanc est apposé en travers.
Ca l'était d'un simple plastique transparent. Mais le français comprend moins facilement que le suisse !
Demande de conseil à spécialiste:



Si je viole l'interdit et puise nourriture intellectuelle dans une boîte-à-livres, nettoie dûment ensuite les bouquins, dois-je craindre, malgré tout, une possible contamination par le nouveau virus? Est-il vrai que celui-ci est tellement virulent qu'il s'incruste dans tous les mots imprimés et qu'il infecte en s'insinuant dans les yeux du lecteur...lequel termine bon pour la queue à l'hosto?



Cherche désespérément talisman protecteur ou formule magique!
Bonjour, en tant que bibliothécaire, je comprends l'amour des livres mais je pense qu'il est plus raisonnable d'être prudent. Pourquoi risquer une seule vie ? Et face à ce virus dont on ignore encore tant de choses, essayons d'être patients. Je pense que les personnes qui parlent de totalitarisme ou de culte de la terreur n'ont perdu personne de leur entourage. Je ne leur souhaite pas bien sûr mais cela changerait leur vision des choses.
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