Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Fifty Shades : bon Grey, mal gré, 4000 ventes du livre en une semaine

Nicolas Gary - 04.08.2015

Edition - Les maisons - Grey Fifty Shades - ventes librairies - éditeur chiffres


Sorti la semaine passée, le nouveau tome de la trilogie Cinquante nuances bat tous les records... de communication. Grey, ou l'autre versant des aventures de Christian et Anastasia, multipliait les chiffres étourdissants, ce qui, cumulé aux chaleurs de la semaine passée, finissait par filer des vertiges. Maintenant que la température est redescendue, faisons un petit point d’étape.

 

Rome's Love

faungg's photos, CC BY ND 2.0

 

 

Commercialisé ce 28 juillet, Grey, ou Cinquante nuances raconté par Christian, déboule en plein milieu de l’été, comme un chien dans un jeu de quilles. Prévente, précommandes et 500.000 exemplaires imprimés pour innnonder des petites perversités greyiennes les marchés français, belge, canadien et suisse : rien n’était trop beau. 

 

L’éditeur, soucieux de ne pas embarrasser la rentrée littéraire, affirmait même qu’il avait choisi une date assez peu commune pour une publication.

 

Et voilà que, 24 heures après la mise en vente officielle, l’éditeur parlait de 100.000 exemplaires vendus, et de 60.000 réimpressions. Diable : le succès de l’année... D’ailleurs, le pitch avait tout pour susciter le désir caliente : 

 

Christian Grey contrôle tous les aspects de sa vie : son monde est ordonné, organisé et désespérément vide, jusqu’au jour où Anastasia Steele tombe la tête la première dans son bureau. Il tente de l’oublier, mais il est emporté dans un tourbillon d’émotions qui le dépassent. À l’inverse des autres femmes, Ana l’ingénue semble lire en lui à livre ouvert, et deviner un cœur d’homme blessé derrière l’apparence glacée du magnat des affaires. 

Ana pourra-t-elle effacer les horreurs que Christian a connues dans son enfance et qui ne cessent de le tourmenter ? Ou est-ce que la face sombre de la sexualité de Christian, son goût exacerbé du pouvoir et le peu d’estime de soi qui le consume auront raison des sentiments de la jeune femme ?

 

Nul doute que Grey pourrait suivre le beau succès commercial de la trilogie initiale. On estime que, depuis trois ans, 100 millions d’exemplaires ont été achetés, à travers une cinquantaine de pays. Pour les éditions JC Lattès, ce seraient 2,4 millions d’exemplaires depuis 2012, que les lecteurs se sont procurés.

 

Mais 100.000 exemplaires en 24 heures ? Eh bien, après l’affaire Nabila en 2013, on pensait que ce type d’esbroufe se calmerait. Manifestement non. Car, habile, la maison communique sur des ventes, mais probablement pas celles que l’on croit. 

 

Pour mémoire, il existe 2 types de ventes, quand on est éditeurs

 

1/ celles que le distributeur (qui travaille pour l’éditeur à placer ses ouvrages) fait aux libraires, autrement dit, la mise en place

2/ celles que les libraires font aux clients, ce qu’on appelle les sorties de caisse, ou véritables ventes

 

La différence entre les deux est susceptible de s’estomper avec le temps, et, si ce n’est pas le cas, alors les livres iront tout simplement se faire pilonner ailleurs. 

 

Moins de 4000 exemplaires achetés par les lecteurs

 

Or, si l’on consulte les données de ventes proposées par la société Edistat, on se trouve loin, mais alors très loin des 100.000 exemplaires vendus, comme le laissait sous-entendre l’éditeur, au grand public. Edistat estime en effet que moins de 4000 exemplaires ont trouvé preneur – et dans l’immense majorité, à travers les grandes surfaces spécialisées, type Fnac, Cultura, et ainsi de suite.

 

Pas étonnant qu’on retrouve Grey en tête des meilleures ventes sur les sites de ces enseignes, ou encore chez Amazon. Effectivement, l’éditeur peut dire qu’il a vendu 100.000 exemplaires, mais il oubliera, étourdi par la chaleur, de préciser que ce sont des ventes aux libraires, et pas des ventes fermes. Autrement dit, il ne ment pas : simplement, on ne parle pas des mêmes réalités, et l'une est plus séduisante médiatiquement que l'autre.

 

Il lui serait aussi possible de répliquer qu'Edistat fournit une estimation, sauf que de 4000 à 100.000 ce n'est plus une fourchette, mais le rateau du Géant vert.

 

Mais poussons un peu le vice. Le site Datalib, bien connu pour ses données chiffrées, explique qu’au cours des 7 derniers jours, les 240 libraires de son réseau ont vendu « 390 095 exemplaires de 91 854 titres différents pour un CA en prix public de 4 743 234,39 € ». Mieux : « Les 20 premiers titres ont été vendus à 16 892 exemplaires pour un CA de 259 336,20 €. »

 

Edistat affirme cependant que les ventes en librairies pèsent pour une demi-queue de cacahuètes pour Grey, dans des proportions de 1 titre en librairie pour 49 vendus en GSS. N’empêche, le gag est gros, une fois encore. Un libraire parisien nous précisait d’ailleurs avoir commandé « moins d’une vingtaine d’exemplaires du livre, pour 3 ou 4 ventes ». Pas de quoi faire une généralité, certes, juste grey-se mine.

 

 

Mise à jour 4/08 à 10h30 :

Edistat a contacté ActuaLitté pour apporter quelques précisions. Il semble que le chiffre de 4000 ventes effectives, pour épatant que cela puisse être, représente les achats réellement effectués durant la semaine avant que le titre ne soit officiellement commercialisé. Une situation qui s’explique, « par le fait que des libraires ou des sites web comptabilisent les précommandes comme des sorties de caisse ». Autrement dit, les ventes sont actées, alors même que le livre n’est pas en vente. Amusant.

 

Donc, les 4000 ventes ont été comptabilisées sur la semaine 30, et les estimations d’Edistat sur la semaine 31, celle où Grey est sorti officiellement, représentent 40.000 exemplaires en sorties de caisse sur 7 jours, uniquement en librairies. Ce qui ne change donc rien au fond de l’article, mais corrige donc les données chiffrées.