Les correcteurs au Goncourt : “Merci patron de l'édition !”

Antoine Oury - 03.11.2016

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En attendant les Prix Goncourt et Renaudot, devant le restaurant Drouant dans le 2e arrondissement de Paris, de drôles de chants venaient distraire les journalistes badauds. « Merci patron de l'édition... » : une quinzaine de lecteurs-correcteurs étaient venus attirer l'attention sur les difficultés qu'ils rencontrent pour exercer leur métier et en vivre.

 

Prix Goncourt 2016

Les correcteurs au Prix Goncourt 2016, devant le restaurant Drouant

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

« Nous voulons profiter de la visibilité du Goncourt pour montrer qu'il y a des correcteurs derrière chaque livre et que nous voulons améliorer nos conditions de travail », nous explique une des manifestantes présentes devant le restaurant Drouant. Le coup d'éclat semble avoir fonctionné : « Nous avons obtenu les signatures de tous les membres de l'Académie Goncourt, qui viennent s'ajouter à la pétition mise en ligne depuis plusieurs mois. »

 

En mai dernier, des correcteurs mettaient en ligne une pétition, aujourd'hui signée par plus de 5000 personnes, dont nombre d'écrivains qui soulignent l'importance de leur métier. À travers cette pétition, les correcteurs dénonçaient des conditions de travail de plus en plus difficile, notamment à cause du recours systématique au statut d'autoentrepreneur.

 

Cette pétition, « nous l'avons montré au Syndicat national de l'édition, à ses adhérents, les patrons. Je pense que c'est important, car les travailleurs à domicile que sont les correcteurs sont isolés. Des syndicats les défendent, mais des actions comme celle-ci montrent que nous n'avons pas peur et que nous sommes unis... »

 

« Et surtout que nous ne lâchons pas le morceau : nous avons commencé en mai, nous avons organisé une petite manifestation en juin. Même si c'est lent, nous ne baissons pas les bras », complète une autre manifestante.

 

Plusieurs mois de négociation

 

La disparition du salariat au profit d'une flexibilité qui rime avec précarité est « un combat de société : nous sommes victimes du contrat “zéro heure” anglais [un modèle de contrat à la tâche, NdR], qui est une réalité en France depuis des années, y compris dans l'édition... Forcément, notre combat devient politique en visant le libéralisme sauvage, mais ce n'était pas l'objectif initial », explique une participante à la manifestation.

 

Le secteur de l'édition, rarement associé avec le capitalisme sauvage, inquiète néanmoins les travailleurs à domicile. Selon le rapport de branche 2016, qui s'appuie sur les données de l'exercice 2015, ils représentent 618 CDI dans l'édition, avec 19 entrées pour 29 sorties en 2015.

 

La précarisation des correcteurs « se voit de plus en plus, dans les grands groupes comme Albin Michel et Hachette autant qu'au sein de petites maisons très à gauche, qui brandissent le poing dès qu'il y a une cause un peu sociale ». Si les correcteurs travailleurs à domicile subissent une pression pour adopter le statut d'autoentrepreneur, ils sont loin d'être les seuls dans ce cas : « Je pense que les autoentrepreneurs qui travaillent dans l'édition devraient se défendre ensemble pour refuser ce statut, car sinon nous finirons tous en concurrence avec des tarifs imposés, je ne pense pas que l'édition proposera longtemps des tarifs qui tiennent compte du fait que l'autoentrepreneur doit payer ses charges », entend-on dans la manifestation.

 

Depuis le mois de mars dernier, correcteurs travailleurs à domicile et Syndicat national de l'édition sont entrés en négociation : « Nous leur avons proposé une annexe 4 de la convention collective de l'édition [qui porte sur les travailleurs à domicile, NdR] corrigée, à laquelle ils ont répondu par des recommandations de bonne conduite au mois de juin. Le point positif, c'est qu'ils ont accepté l'idée d'un lissage du nombre d'heures annuelles sur chaque mois », ce qui permet d'obtenir un salaire plus stable et plus régulier.

 

D'ici la prochaine réunion avec le Syndicat national de l'édition, fin novembre, les correcteurs vont travailler sur le fait d'inclure dans les contrats signés une estimation des heures qui seront travaillées par le correcteur en fonction de celles effectuées l'année passée, une recommandation du SNE que les correcteurs voudraient voir intégrée à la convention collective.

 

« Le métier tend à disparaître, avant il y avait plusieurs passages sur un texte, maintenant des maisons d'édition ne font qu'une ou deux étapes, pour réduire les coûts », déplore-t-on dans les rangs de la manifestation. Faudrait-il que le Centre National du Livre mette en place une aide à la correction, sur le modèle des aides à la traduction ? « On va y réfléchir », s'amusent certains manifestants.