Les correcteurs dénoncent à leur tour des conditions de travail désastreuses

Joséphine Leroy - 09.06.2016

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Le monde de la culture est en ébullition. Après les bibliothèques et les intermittents du spectacle, ce sont les correcteurs qui, jugeant leurs conditions de travail difficiles, en appellent à une mobilisation générale. Ils critiquent notamment le fait que l’édition française se calque sur le modèle anglais en appliquant des contrats « zéro heure ». 

 

 

« Les fameux contrats anglais “zéro heure” existent depuis longtemps déjà en France. Mais où donc ? Dans les maisons d’édition. Dans les maisons d’édition ? Fleuron de la culture française, des Lumières, e tutti quanti... ? Hélas, oui. »

 

Estimant que leur métier souffre de dénigrement et que l’on se méprend considérablement sur leur travail, les correcteurs incitent les lecteurs à signer leur pétition : « Cet expert du texte, qu’on appellera correcteur pour simplifier, est dit multi-employeurs car il est censé travailler pour plusieurs maisons d’édition ; “censé” car, le travail salarié se faisant de plus en plus rare, 90 % des correcteurs ne travaillent que pour un seul employeur. » 

 

Et de pointer la nocivité de la flexibilité : « Un correcteur est travailleur à domicile (TAD) ; il peut être embauché en CDD. Jusque-là tout va bien. La plupart du temps, sans voir signé de contrat, s’il travaille régulièrement pour une maison d’édition, le correcteur est en CDI de fait, mais sans aucune garantie d’un nombre d’heures travaillées, et aucun revenu fixe et prévisible, l’annexe IV de la Convention nationale de l’édition qui régit le statut des TAD n’imposant aucune obligation aux employeurs d’un salaire mensuel minimum. Il doit se tenir en permanence à disposition de l’entreprise, qui l’emploiera une heure, quinze heures, cent vingt heures ou pas du tout dans le mois. » 

 

Le CDI n’est en rien une sécurisation : « Étant en CDI et bien que cotisant, il n’a pas le droit aux allocations chômage. C’est un intermittent... sans le statut de l’intermittence ! » 

 

 

 

 

 

ActuaLitté a contacté Marie-Caroline Saussier, une des personnes à l’origine de la pétition, pour plus d’informations. Dans le métier depuis une dizaine d’années, celle-ci s’inquiète sur l’avenir de ce métier qui est « passionnant intellectuellement », mais dont les « conditions de travail sont épouvantables ».

 

La sécurisation de l’emploi est de moins en moins garantie et l’apparition progressive des autoentrepreneurs, ces « salariés déguisés », en est l’une des raisons : « Pendant longtemps, certaines maisons d’édition payaient les TAD  en droits d’auteur. C’était une pratique illégale, mais l’intérêt, c’était qu’ils n’avaient pas de charges. Maintenant que c’est redressé, les maisons ont davantage recours à l’autoentreprenariat. »

 

Et de poursuivre : « Je ne jette pas la pierre sur les autoentrepreneurs, mais sur les maisons qui obligent les correcteurs à prendre ce statut. Il n’y a aucun discours de stigmatisation. Seulement, nous nous rendons compte que nous sommes perdants sur toute la ligne », précise-t-elle, en déplorant que la charge de travail ne soit pas proportionnelle au temps de travail. 

 

En mars, l’intersyndicale avait demandé deux choses : d’une part, que les correcteurs puissent obtenir le même nombre d’heures que l’année précédente et, et d'autre part, que pour éviter les grandes variations de revenus sur l'année, le salaire soit lissé en fonction d'un nombre d'heures travaillées prévisible. Ce lissage permettrait de compter sur un salaire régulier. Ce système est expérimenté chez Flammarion. Et si l’annexe IV « n’est pas formidable », « là où elle est appliquée, elle permet une protection minimale, mais il faut l'améliorer ».

 

Convergence des luttes ? 

 

Si le texte de la pétition ne nomme pas directement la Loi Travail, les revendications des correcteurs sont probablement à rapprocher des mouvements de protestation en cours dans le monde de la culture. Les intermittents du spectacle ont récemment manifesté contre la dégradation de leur statut et avaient réussi, après plusieurs jours d'occupation devant les théâtres nationaux avec des militants de la Nuit Debout, à obtenir du ministère de la Culture et des employeurs un premier rétropédalage

 

Ajoutons à cela que de nombreux bibliothécaires s’opposent à l’ouverture du dimanche et qu’à la BnF, l’heure est à la négociation entre la direction et les représentants de l’intersyndicale, en particulier sur le statut des vacataires. 

 

« Nous avons lancé la pétition et l’action sans nous référer à aucun syndicat. Nous nous tenons informés sur ce qui se fait à la Nuit Debout et il y a pas mal de similitudes avec les intermittents, même si ceux-ci peuvent avoir des compensations à la tâche que nous n’avons pas. Mais c’est vrai que nous avons dans un sens été impulsés par le mouvement », explique Marie-Caroline Saussier. Jusqu’à observer une « bonne synergie ». « Cela bouillonne de tous les côtés. »  

 

Dans l’édition, beaucoup de traducteurs ont aussi exprimé leur solidarité et le soutien politique commence à s’organiser autour de la pétition. Pascal Cherki (PS) et Cécile Duflot (EELV) l’ont signée et d'autres députés (environ soixante) ont été contactés.  Les correcteurs précaires appellent à la mobilisation ce 22 juin, devant la direction générale du Travail. La pétition sera remise au SNE.