Les écrans et la lecture en profondeur : le cerveau s'adapte

Clément Solym - 09.04.2014

Edition - Société - lecture en profondeur - imprimé - concentration


L'hyperlien, le message de 140 caractères, la lecture zapping : autant de nouveaux modes de consultation de textes qui modifieraient notre capacité à comprendre les choses en profondeur. Michael S. Rosenwald, dans le Washington Post enquête sur un phénomène qualifié de « problème d'engagement ». En effet, selon lui, une inquiétude grandit dans l'esprit du lecteur dès lors que le message doit lui prendre plus de quelques minutes pour être intégré.

 

 

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Kathy Cassidy, CC BY NC SA 2.0

 

 

Evidemment, c'est la faute d'internet. Parce que les périodes de rédaction sont raccourcies, parce qu'il faut de l'information immédiate, parce que le temps manque pour tout le monde : on rédige alors des articles courts, et finalement la pratique se généralise.

 

Pour les neuroscientifiques spécialisés dans la cognition, le cerveau de l'homo numericus se modifierait : une approche impérative, pour filtrer les informations dont nous sommes bombardés ? Maryanne Wolf, chercheuse en neurosciences cognitives à l'université Tufts, explique : « Je m'inquiète de la superficialité de notre lecture, qui affecte la manière dont nous devons lire dans un traitement plus profond. » 

 

Les étudiants seraient d'ailleurs de moins en moins en mesure de faire face aux constructions syntaxiques un peu alambiquées : lire George Eliot ou Henry James pose de sérieux problèmes aux lecteurs, probablement de même que la découverte de Proust en France. Or, « dans un livre, il n'y a pas de graphiques ni de liens pour vous maintenir attentifs », explique-t-elle.

 

Elle-même a rencontré ces difficultés en ouvrant un roman de Herman Hesse, et parle d'une torture, dès la première page. «  Je ne pouvais pas me forcer à ralentir de picorer, de partir à la cueillette de mots clefs. Même l'organisation de mes mouvements oculaires brassaient le plus d'informations, à une vitesse maximale. »

 

Lecture lente contre lecture rapide, laquelle serait catalysée par la profusion des gadgets qui nous servent à échanger, communiquer, partager. Probablement aussi l'art de la petite phrase que l'on retrouve dans le monde politique. Et les chercheurs travaillent pour tenter de comprendre au mieux les implications de ce mode de lecture, partant d'un constat : le cerveau n'est pas conçu pour la lecture, contrairement au langage ou la vue disposent de gènes spécifiques. Mais le cerveau, avec le temps, s'est adapté, alors que l'émergence des outils de communications se sont développés, depuis les hiéroglyphes en passant par l'alphabet phénicien, et ainsi de suite. 

 

Mais internet, voilà qui est complètement différent. Défiler, scruter, regarder, rebondir, cliquer. Pour Andrew Dillon de l'université du Texas, « nous sommes dans une nouvelle ère du comportement, face à l'information, et nous commençons à en voir les conséquences ». 

 

Une étude israélienne de 2012 montrait que la compréhension des élèves, ayant lu un texte sur écran et sur papier, était faussée : ces derniers pensaient avoir mieux compris leur lecture sur écran que ce n'était réellement le cas. Il existe cependant des avantages à ces deux supports de lecture, et finalement, le cerveau est malléable au point de profiter de ces deux aspects. Une sorte de double alphabétisation, précise la scientifique.

 

Les travaux se poursuivront sur le sujet. Et nul doute que l'on continuera de lire les résultats avec attention - que ce soit sur écran ou sur papier.