Les écrivains américains et Charlie Hebdo : liberté "malentendue" d'expression

Nicolas Gary - 02.05.2015

Edition - International - Charlie Hebdo - PEN America - liberté d'expression


Voilà maintenant plus d'une semaine que les troupes sont divisées, au sein des auteurs membres du PEN America : d'un côté, ceux qui récompenseront Charlie Hebdo, pour leur combat dans la liberté d'expression, de l'autre ceux qui s'interrogent quant à la nécessité de couronner ces gus, certes joyeux, mais provocateurs, et arrogants. Deux visions du monde, et un véritable cas d'école pour tout professeur de philosophie.

 

 Marche républicaine Charlie

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Le dîner de gala de l'organisation PEN American Center, prévu ce mardi, prend des allures de conflit diplomatique international. Au départ, six auteurs se sont dressés, pour dénoncer le crime odieux perpétré contre la rédaction du journal satirique... et dans le même temps, douter que ce choix de récompenser Charlie Hebdo soit pertinent. « C'est incontestable que, en plus de provoquer de violentes menaces de la part d'extrémistes, les auteurs des dessins de Charlie ont offensé certains musulmans, de même que leurs dessins ont pu offenser des membres de plusieurs autres groupes visés », expliquaient les auteurs

 

Salman Rushdie, membre de cette organisation, et toujours prompt à dégainer qualifiera ces six écrivains frondeurs de « petites fiottes », avec mépris et condescendance. Sauf que désormais, les frondeurs ont vu leurs rangs grossir, et voici qu'ils sont plus de 150 à contester la décision. Ils évoquent « l'aveuglement du PEN, à l'égard de l'arrogance culturelle française », et il est difficile de leur donner tort. Même Alain Mabanckou reconnaît cette arrogance, comme participative de la culture française. 

 

Selon l'écrivain « il n'y a pas de France sans arrogance. Il ne s'agit pas de cette propension hégémonique américaine, mais d'une inclination vers la prééminence de ce qui fonde notre humanisme et qui devrait l'emporter en tout temps et en tout lieu : la pensée dans toute sa liberté et la liberté dans toute pensée ». Alors quid ? Tout le monde s'étripe, dans la joie, l'inconscience et la plus grande tolérance ? Prête-moi ta serpe, plutôt qu'une harpe, que j'éviscère un dessinateur ?

 

Faire l'unanimité, PEN perdue ?

 

Les membres du PEN en faveur de cette récompense pourront trouver une lumière. Andrew Solomon et Suzanne Nossel, président et secrétaire générale du PEN American Center, ont dégainé une tribune, pour expliquer leur choix. « Les esprits s'échauffent dans la discussion, ce qui prouve la pertinence des groupes dédiés à la liberté d'expression », écrivent-ils. (via New York Times)

 

Il est vrai que le PEN est plus coutumier des messages réclamant la sortie de prison d'un auteur dans des pays orientaux, ou dénonçant les menaces de mort qui pèsent sur tel ou tel autre. Le choix de Charlie Hebdo, en tant que représentant, ou porteur d'un message, découle de la mondialisation de ces attentats. La planète est devenue, par solidarité, Charlie, durant quelques heures, quelques jours, et voici que les retombées nous poursuivent – y compris ceux qui n'ont pas voulu être Charlie, et que les crimes révoltaient pourtant. 

 

Les responsables du PEN refusent toute accusation de surfer sur une actualité chaude, et mettent au contraire en perspective les différents drames survenus au cours de ce début d'année à travers le monde – et dont Charlie n'est malheureusement que l'un des témoignages. « Les membres de la rédaction de Charlie Hebdo savaient que produire des satires de personnages vénérés était dangereux. Leur force réside dans le courage intrépide à patrouiller par-delà l'enceinte sécurisée de la liberté d'expression. »

 

Le PEN ne va pas juger la valeur des dessins produits par la rédaction d'alors ni celle d'aujourd'hui, « sauf pour dire que nous ne les considérions pas comme des discours de haine ». Mieux : la qualité littéraire ou artistique est secondaire, dans le cas présent. La récompense qui leur sera remise personnifie le courage et leur rend hommage. Rappelons également que sur 523 couvertures de Charlie entre 2005 et 2015, seules sept ciblaient l'islamisme – la plupart s'attaquaient au christianisme et à l'extrême droit française.

Nous sommes Charlie, par Sylvain Frécon - Les étudiants du CESAN rendent hommage

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

À la croisée de l'intégrisme islamique, des préjugés anti-musulmans, mais également des menaces civiles, la déchirure du tissu social et des risques d'attentats qui semblent aujourd'hui se multiplier, on trouverait aujourd'hui Charlie Hebdo. « L'absence désolante d'un respect global envers les musulmans de France ne porte pas atteinte à la bravoure de Charlie Hebdo, dans la défense du droit d'être irrespectueux », concluent les deux responsables.

 

Un symbole et un malentendu

 

Charlie... Deux de ses membres actuels, Jean-Baptiste Thoret et son rédacteur en chef, Gérard Biard, s'amusent de voir les Américains s'agiter de la sorte. Ils évoquent « un petit malentendu », depuis New York, quelques heures avant d'aller recevoir leur prix. Selon Biard, les auteurs américains frondeurs sont victimes d'une mésinformation : « A mon avis, ils pensent que le prix est attribué à Charlie Hebdo pour son contenu. Il y a une confusion, c'est un prix attribué au principe de la liberté d'expression », souligne-t-il auprès de l'AFP.

 

On s'accordera sans peine pour reconnaître une bonne dose de sarcasme et de poil à gratter aux dessins de Charlie, mais une grande qualité littéraire, là, c'est évidemment plus délicat.

 

Et sans tarder, de venir chatouiller là où ça fait mal à l'orgueil : « C'est toujours gratifiant d'avoir une position paradoxale, de dire "je ne pense pas comme la masse, je suis au-dessus de ça". Après, c'est leur problème. S'ils considèrent que le PEN n'a plus à défendre la liberté d'expression, pourquoi ne le quittent-ils pas? » 

 

Rappelant que Charlie Hebdo est une publication antiraciste depuis ses premiers temps, Biard insiste : « Mahomet est un symbole, une icône. À Charlie Hebdo, nous sommes contre les icônes, de la même manière que nous sommes contre le foot! » Or, symbole, Charlie l'est également devenu, à son corps défendant : « Nous étions un petit journal et en une demi-heure, nous sommes devenus un symbole mondial. Ce n'est pas notre boulot. Notre boulot, c'est de faire rire. » Mais dans une ambiance actuelle de mélancolie, assure-t-il.