Les éditeurs français n'ont plus trop foi dans le format numérique

Antoine Oury - 22.09.2016

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Le réseau de cabinets d'analyse et de conseil KPMG s'est penché sur le marché du livre numérique en France à l'occasion d'un Baromètre de l’offre ebook. L'enquête rassemble les avis de 79 éditeurs indépendants et 7 groupes, de toutes tailles et de tous secteurs éditoriaux.

 

Kobo Aura One

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le questionnaire envoyé par KPMG à 127 maisons d'édition s'intéresse d'abord à l'offre numérique des maisons : pour les nouveautés, les éditeurs des secteurs pratiques, BD et littérature sont les plus à jour, avec, respectivement, 95 %, 80 % et 76,7 % des nouveautés disponibles. Seule la jeunesse plafonne à 35 % quand les autres secteurs disposent au moins de la moitié de leur catalogue en numérique. Visiblement, on manque de données pour les éditeurs du secteur beaux-arts.

 

On reste sur les mêmes volumes, avec une légère baisse, pour le fonds récent, mais l'on passe sous la barre des 50 % pour tous les secteurs, dès que le fonds ancien est évoqué. Le secteur pratique devient le moins bon élève, avec 24 % du fonds ancien disponible en numérique, ce qui n'est pas spécialement étonnant.

 

La raison pour laquelle le fonds ancien des éditeurs n'est pas disponible en numérique est assez simple, pour un certain nombre d'entre eux : « Ils n'anticipent pas de ventes futures », explique KPMG.

 

Le livre enrichi, ce produit éditorial « so 2010 », semble encore convaincre un certain nombre de professionnels : ils sont 70 % des répondants à penser que le lecteur peut être intéressé par une « expérience de lecture différente, plus ludique et plus immersive » et des compléments d'information. Au contraire, ceux qui n'y croient pas y voient des gadgets, plutôt parasitaires quand le lecteur a accès à des contenus multimédias via Internet.

 

D'ailleurs, la plupart des répondants n'en publient jamais, ou seulement parfois, parce que les coûts de développement sont trop importants, mais aussi parce que le temps manque. 

 

Le livre audio numérique est très marginal : seul le tourisme l'a développé, loin devant les autres segments, à l'exception de l'essai et de la jeunesse. De manière générale, les éditeurs n'envisagent pas de le faire, probablement parce qu'ils n'anticipent pas de ventes futures, là encore. Une attitude assez étrange dans la mesure où un livre audio « matérialisé » devient assez simplement dématérialisé — même s'il faudra mobiliser les canaux de diffusion ensuite.

 

Lorsque l'on passe 50 millions € de chiffre d'affaires, toutes les maisons disposent d'une offre de livres numériques, contre 45 % seulement des maisons dont le CA est inférieur à 1 million €. Au final, un tiers des éditeurs interrogés ne dispose pas d'offre numérique, et la moitié d'entre eux n'envisage pas d'en créer une.

 

Vers un livre numérique plus cher ?

 

Lorsqu'il s'agit de définir le prix du livre numérique, la bien connue décote de 30 % est toujours plébiscitée par 44 % des éditeurs, mais KPMG note qu'une certaine tendance apparaît avec une décote de... 20 %, appliquée par 15 % des éditeurs en 2016 contre 6 % l'année précédente.

 

Le prix élevé du livre numérique a pourtant été identifié comme un des principaux obstacles aux ventes, notamment aux États-Unis. Allez comprendre...

 

Au moment de la sortie en poche, les politiques éditoriales sont variées : « La proportion des éditeurs qui alignent le prix du livre numérique sur celui du poche baisse de 20 points par rapport à 2015, au profit d'un prix soit plus élevé (+ 9 points), soit moins élevé (+ 10 points) », note l'étude.

 

La plupart des maisons confient leurs livres numériques à des distributeurs, et 60 % d'entre elles, quelle que soit leur taille, exportent des livres numériques : dans ce domaine, les difficultés sont d'ordre légal et fiscal, expliquent les maisons. Celles qui n'exportent pas de livres numériques sont de petites maisons, et n'envisagent d'ailleurs pas de le faire.

 

A lire Pourquoi la vente de livres numériques s'arrête aux frontières françaises 

 

 

Un bon tiers des éditeurs qui a répondu à l'étude dispose d'une offre de prêt en bibliothèques, la majorité via PNB. 18 % d'entre eux jugent le bilan « très positif », 55 % ne se prononcent pas pour le moment, et 36 %... « autres », sans qu'il ne soit précisé ce qu'il y a derrière ce terme... Ceux qui ne sont pas engagés dans une offre de prêt ne semblent pas extatiques à l'idée de se lancer : 76 % ne prévoient pas une telle offre.

 

45 % des répondants allouent un budget spécifique pour les livres numériques, surtout pour des opérations ponctuelles ou des displays. On imagine bien qu'il s'agit de grandes maisons, et les structures qui ne le font pas avancent l'absence de budget, la taille réduite de la société ou l'absence de retour sur investissement pour se justifier.

 

Le format EPUB adopté par la moitié des éditeurs, le watermarking dominant

 

Le format EPUB, vanté pour son ouverture, sa compatibilité et sa stabilité par rapport à d'autres, n'est adopté que par une moitié d'éditeurs, tandis que le PDF est encore utilisé par un tiers d'entre eux. Tous les secteurs éditoriaux utilisent toutefois le format EPUB pour plus de 40 % de leur catalogue, à l'exception des Beaux-Arts qui utilisent à 40 % un format propriétaire.

 

68 % des éditeurs ont opté pour une solution contre le piratage, contre 69 % en 2015, et le watermarking, utilisé par 36 % des répondants, passe devant le DRM (32 %), loin devant les solutions de surveillance anti-piratage (17 %).

 

Les maisons d’édition dont le CA est inférieur à 10 M€ utilisent le plus souvent le watermarking. Celles dont le CA se situe entre 10 et 50 M€ ont recours à 67% au DRM tandis que celles sont le CA est entre 50 et 100 M€ utilisent surtout les solutions de surveillance anti-piratage. Au-delà de 50 M€ de CA, les solutions sont plus diversifiées.

 

 

Les éditeurs qui n'ont pas recours à des solutions anti-piratage les jugent inefficaces, dans une proportion qui dépasse celle de 2014 (38 contre 36 %), devant le coût (25 %) et les freins à la vente (21 %). Certains éditeurs estiment aussi que leurs livres sont trop peu connus pour être piratés.

 

À Lire Contrefaçon de livres : la lutte anti-piratage porte ses fruits ou s'intensifie ? 

 

 

Si 59 % des éditeurs ne sont pas au courant du développement de la DRM LCP de Readium, ils sont partagés quand à son utilisation future pour leur catalogue, à 50/50. 

 

 

La part du livre numérique dans le chiffre d'affaires des éditeurs reste marginale, même si le nombre d'éditeurs pour lesquels cette part est supérieure à 2 % du CA augmente. Pour certains, le numérique pèse pour 30 % du CA, mais d'autres ne connaissent même pas la part du numérique dans leur CA, note KPMG. La honte !

 

Le chiffre d'affaires prix public hors taxe moyen se situe entre 100 et 500.000 € : « Les maisons d’édition réalisant moins d’1 M€ de CA génèrent un CA numérique inférieur à 10 K€. Celles ayant un CA supérieur à 100 M€ réalisent un CA numérique de plus de 1 M€ voire même de plus de 10 M€ », précise KPMG.

 

Par rapport aux réponses du baromètre 2014, les éditeurs ont nettement revu leurs ambitions à la baisse quant au chiffre d'affaires que représentera le livre numérique en 2020 : ils sont 43 % à considérer qu'il pèsera pour moins de 10 % du CA global, contre 32,5 et 17,9 %, respectivement, pour les deux années précédentes. 28 % des répondants pensent qu'il représentera entre 15 et 30 % du CA global, et cela semble l'hypothèse haute la plus communément admise.

 

Les auteurs, perdants de l'équation numérique ?

 

La partie contrat numériques est particulièrement instructive : on y découvre que la rémunération des auteurs selon un modèle de pourcentage prélevé sur le prix public hors taxes (PPHT) est en baisse, au profit de d'autres méthodes de rémunération.

 

Parmi celles-ci, on trouve la discrimination selon les auteurs, payés sur les recettes nettes ou le PPHT, des contrats différents reposant sur la même distinction, un mix des deux modes de rémunération, ou encore « Combinaison % du PPHT pour e-books et % des recettes nettes pour revenus de plates-formes numériques ». Globalement, c'est la rémunération sur les recettes nettes qui est en hausse, au détriment de la rémunération de l'auteur.

 

De plus, la rémunération selon des droits numériques égaux à ceux du papier se généralise, pour arriver à un niveau équivalent à une rémunération supérieure par rapport au papier. Ce point fait pourtant partie des réclamations des organisations d'auteurs depuis de nombreuses années...

 

Pour ceux qui proposent des droits supérieurs à ceux du papier, on constate une forte baisse des droits supérieurs à 50 % (de 41 à 11 %), tandis que ceux qui proposent des droits de 20 à 50 % augmente (44 % des éditeurs contre 19 % en 2015).

 

  Baromètre 2016 de l'offre de livres numériques en France - KPMG