Les éditeurs versent les salaires de leurs employés, et pour les auteurs ?

Clément Solym - 15.02.2016

Edition - Economie - Payer auteurs - rémunération éditeur - marché industrie


La rémunération des auteurs est devenue l’enjeu de l’année 2016 : les trois grandes organisations représentatives d’Australie, du Royaume-Uni et des États-Unis ont lancé un cri d’alarme, à destination des éditeurs locaux. Depuis, les interventions dans la presse se multiplient. Dernière ne date, celle de James McConnachie : « Beaucoup d’auteurs sont dans un désespoir professionnel. »             

 

medieval writer

Des conditions de travail déplorables ? - Hans Splinger, CC BY ND 2.0

 

 

Dans une tribune diffusée par le Guardian, l’auteur revient, une fois n’est pas coutume, sur l’interdépendance qui unit les écrivains aux éditeurs, « dans le même bateau ». Et cette relation, pas toujours tendre, se durcit, alors que les négociations contractuelles sont de plus en plus difficiles. 

 

La Society of Authors, organisation britannique, tente d’obtenir des arrangements avec les éditeurs, à travers la Publishers Association. Richard Mollet, son directeur, avait assuré que « les éditeurs partagent la frustration de la communauté des auteurs », reconnaissant qu’il était de plus en plus difficile « de mener une vie décente », avec l’écriture. Mais même décent, souligne McConnachie, c’est déjà du rêve.

 

En regard des revenus de 2005, les auteurs ont perdu 29 % de revenus, avec 11.000 £ perçues annuellement. « Bien sûr quelques écrivains font fortune. Mais parlez-en en privé aux auteurs – y compris les stars, ceux qui sont adulés et les best-sellers – et vous découvrirez de nombreuses difficultés financières, ainsi qu’un désespoir professionnel. »

 

Or, si les revenus des auteurs ont chuté en moyenne de 29 %, ceux des éditeurs n’ont pas suivi la même pente, affirme-t-il. La structure du marché britannique était en cause, assurait Richard Mollet, mais dans la chaîne du livre, 29 % de perdus chez l’éditeur, ce serait la perspective d’une faillite à venir. 

 

Selon un sondage réalisé par la Society of Young Publishers, 38 % des répondants ont obtenu leur premier emploi grâce à un stage réalisé en maison. La moitié d’entre eux, non. « Mais même le plus humble d’entre eux gagne plus de 11.000 £ par an », indique McConnachie. Qui souligne par ailleurs que les stages non rémunérés ou peu rémunérés sont d’ailleurs monnaie courante – et que vivre à Londres, même avec 16.000 £ annuelles, relève du véritable défi. 

 

Les marges diminuent mais pas les salaires ?

 

« Je voudrais faire une analogie avec le tollé qu’un auteur [Philip Pullman, NdR] a récemment déclenché : fini d’aller aux festivals littéraires qui ne payent pas les écrivains. Les Foires paient leurs techniciens d’éclairage, les traiteurs, les fournisseurs d’électricité, voilà les meilleurs arguments. Alors pourquoi pas les auteurs ? Les éditeurs paient les imprimantes. Ils paient un loyer – souvent incroyablement haut pour un espace commercial à Londres, en dépit des marges serrées. Et ils payent des salaires. »

 

L’une des grandes réponses de la Publishers Association, aux doléances des auteurs, n’avait pas été des plus appréciées. Il est effectivement plus difficile pour eux de « vivre décemment de leur écriture. Cependant, nous ne plaçons pas la source principale de ce problème dans les relations contractuelles entre l’éditeur et l’auteur, mais dans des facteurs plus profonds du marché ». Le temps des consommateurs n’est pas extensible, « alors qu’il y a tout bonnement plus d’écrivains, comme en atteste l’augmentation du nombre enregistré par l’ALCS [Authors' Licensing and Collecting Society, NdR] ».  

 

Alors, inutile de vrombir : les auteurs ne réclament pas un salaire, mais, dans le maintien d’une relation de qualité entre les éditeurs et les auteurs, il faudrait réviser deux ou trois choses, assure l’écrivain. 

 

« Aussi, quand un éditeur vous assure qu’il “partage votre frustration”, demandez-lui combien il gagne – et combien il paierait son assistant éditorial le moins bien payé, avant de sentir qu’il exploite la vulnérabilité de sa position. Avant qu’il ne sente qu’il est en train de mettre en danger la viabilité sur le long terme de son entreprise. » Question fourbe. 

 

Mais la réalité rattrape tout un chacun : « L’édition est un marché, mais c’est également un écosystème fragile, et en ce moment, nous sommes en train de perdre non seulement les écrivains isolément, mais aussi des pans entiers d’auteurs. »

 

En France, à l’occasion du Festival de la BD d’Angoulême, le SNAC BD avait interpellé l’édition, pour alerter sur la situation des auteurs de bande dessinée. Mathieu Gabella, vice-président du SNAC, interrogeait alors « S’il [l’éditeur] ne rémunère plus, et ne défend plus l’auteurE et ses projets, à quoi sert-il ? » D’ici dix ans, cinq peut-être, ou moins, les créateurs s’interrogeront « sur l’utilité de leur éditeur. Et l’auteurE s’adaptera comme le demandent certains. Il s’adaptera dans la douleur pour lui, mais aussi pour les éditeurs et pour la chaîne du livre. »