Les éditions Dar Merit, refuge pour les auteurs égyptiens de la génération 90

Antoine Oury - 20.07.2016

Edition - Les maisons - édition Dar Merit - Dar Merit égypte - Alaa al-Aswany éditeur


Contrairement à ce qu'une interprétation rapide pourrait laisser croire, l'éditeur de livres n'est pas qu'un simple passeur, ou l'organisateur de sa diffusion : sa maison est parfois le refuge d'écrivains qui formeront bientôt une génération d'auteurs. C'est le cas de la maison d'édition égyptienne Dar Merit, probablement la plus célèbre du pays, qui a publié les auteurs de la génération 90 ou le best-seller mondial L'Immeuble Yacoubian, de l'écrivain Alaa al-Aswany...

 

C'est dans les années 1990 que le visage de l'édition égyptienne se transforme : quelques petites maisons d'édition indépendantes font leur apparition, dont Dar Sharqiyyat, créée par Hosni Soliman en 1991, et Dar Merit, fondée en 1998 par Mohamed Hashem. « Ces deux maisons se sont créées et se sont développées de manière conjointe avec les auteurs égyptiens de la “génération 90” », explique Nancy Linthicum de l'université du Michigan, qui présentait lors du Congrès SHARP quelques éléments de sa thèse Egypt's “New Writing” : Issues of Publishing in Cairo at the Turn of the 21st Century.

 

La première nouveauté, c'est que ces maisons indépendantes ne sont pas des appareils de l'État, « comme c'était la règle depuis les années 1960. Cependant, il n'y a pas de marché développé pour la littérature, avec un taux d'alphabétisation de 65 % en 2000 et seulement 3000 exemplaires en moyenne pour un best-seller en Égypte », décrit Nancy Linthicum.

 

De même, la distribution des livres reste problématique : en 2005, 90 % des livres ne sont disponibles que dans un rayon de 5 kilomètres en moyenne autour de la maison d'édition qui les publie. De fait, ce sont souvent les bureaux des éditeurs qui font office de librairies où trouver les ouvrages qu'ils publient.

 

Dans cet environnement de travail déjà peu évident, la disparition des censeurs officiels, en 1977, aurait dû faciliter l'activité de l'éditeur. Erreur : cette censure officielle a été remplacée par une “censure de la rue” où ce sont les citoyens qui attaquent directement en justice les éditeurs et auteurs pour des textes qu'ils jugent offensants.

 

« Merit a créé un espace pour les jeunes auteurs »

 

Mohamed Hashem, en créant Merit, n'ouvre pas seulement une maison d'édition : « Il créé un espace pour les jeunes auteurs de la génération 90 comme Ahmed Alaidy, Alaa al-Aswany ou Hamdi Abu Golayyel. Cette génération expérimente énormément et explore l'intériorité, le corps, la vie et le langage quotidiens, à l'inverse de la génération précédente qui valorisait la nation et les questions sociales et politiques », explique Nancy Linthicum.

 

Dar Merit devient rapidement le refuge de la jeune garde littéraire égyptienne : tandis que les jeunes auteurs sont sévèrement critiqués par la presse établie, ils peuvent se retrouver au sein de la communauté littéraire portée par Merit. Quitte à courir le risque de la censure et des procès avec eux. Mais Hashem ne s'est jamais livré à l'autocensure, en tant que défenseur convaincu de la liberté d'expression.

 

« Les jeunes auteurs font parvenir à la maison un flot ininterrompu de manuscrits qui feront bientôt la réputation de la maison tout en lui permettant de continuer son travail de défense de la liberté d'expression. » Éditeur et auteurs se nourrissent l'un l'autre, d'autant plus que les écrivains sont les premiers lecteurs de Merit, en plus des journalistes culturels, universitaires, critiques ou employés d'institutions culturelles publiques ou privées.

 

Si la génération 90 fut considérée comme peu politisée, Merit, au contraire, avait un rôle politique très important : ce n'est pas un hasard si, en 2011, Mohamed Hashem fit de sa maison d'édition le quartier général non officiel de la révolution égyptienne qui prit forme Place Tahrir...

 

Découvrez également la carte interactive des lieux du livre au Caire, réalisée par Nancy Linthicum et Michele Henjum sur CairoBookStop (en anglais).