Les éditions du Boréal et Gabriel Anctil se disputent la découverte de textes de Kerouac

Joséphine Leroy - 11.04.2016

Edition - International - Jack Kerouac inédit - éditions du Boréal Kerouac - Gabriel Anctil Kerouac


La maison d’édition du Boréal, qui publie des inédits francophones de Jack Kerouac sous le titre La vie est d’hommage, fait face aux critiques de l’écrivain Gabriel Anctil. Ce dernier publie, dans le Devoir, une tribune assassine contre la maison d'édition qui est coupable, selon lui, de falsification. Il a très vite relevé ce qui tient, pour lui, d’un « révisionnisme historique ». 

 

Jack

(Yves Bernicot / CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

La découverte de textes inédits de Jack Kerouac, écrits en français, suscite un vif débat entre Gabriel Anctiel et les éditions Boréal. Dans l'avant-propos de La vie est d'hommage, une suite d'inexactitudes historiques a fait sursauter l'auteur : « Dès l’ouverture  du livre, j’ai été happé par le troublant avant-propos rédigé par Jean-Christophe Cloutier. C’est que l’histoire qu’il raconte relève carrément du révisionnisme historique. »   

 

Les éditions du Boréal auraient retracé l’histoire de ces manuscrits à leur avantage : « Ainsi, selon cette version, ces manuscrits francophones auraient paisiblement dormi dans une indifférence relative depuis 2006 (année où le fonds Kerouac fut ouvert au public) jusqu’à ce qu’ils tombent comme par enchantement entre les mains dorées de Boréal, qui daigna bien s’en occuper. »

 

Mais, pour le spécialiste, rien d’inédit dans la publication de ces manuscrits puisque lui-même avait écrit un article dès septembre 2007 dans lequel il révélait l’existence d’un roman écrit en français dans son intégralité par Kerouac, ledit roman s’intitulant La nuit est ma femme. Gabriel Anctil en publie même un extrait : « Je suis Canadien français, mis au monde à New England. Quand j’fâché, j’sacre souvent en français. Quand j’rêve, j’rêve souvent en français. Quand je braille, j’braille toujours en français. »

 

Demandes croissantes et échecs juridiques

 

La révélation de l'existence d’un tel ouvrage avait fait l’objet d’un intérêt médiatique appuyé. Gabriel Anctil avait entamé une série de conférences sur le sujet en Nouvelle-Angleterre, dont est originaire Kerouac, dès 2008. 

 

Devant des demandes croissantes concernant la publication du texte en question, l’auteur décide d’entreprendre les démarches nécessaires pour acquérir les droits du manuscrit... qu’il ne parvient pas à obtenir. La succession de Kerouac, qui contrôle la vente des droits de l’oeuvre, refuse d’accéder à la demande. 

 

Cela ne rebute pas l’écrivain qui continue ses recherches dans le fonds d’archives à New-York, un endroit assez unique qui regorge de textes sans copie. En septembre 2008, il y trouve un second texte inédit écrit en français par Kerouac, appelé Sur le chemin.

 

À partir de ce moment-là, l’intérêt que porte le public à ces textes francophones se renforce et les pressions sur la succession pour libérer les droits des textes s’intensifient. Une première rencontre avec les dirigeants de Boréal a alors lieu, épisode que relate l’écrivain : « C’est à ce moment, à l’automne 2008, que je rencontre pour la première fois les dirigeants de Boréal, qui sont désireux de publier les textes. Ils tentent le coup, mais accusent, comme les autres, une réponse négative. La porte est si solidement fermée que plusieurs se mettent alors à penser qu’il existerait peut-être une volonté de cacher ces textes (...) ».

 

Une longue attente jusqu'à la publication surprise des textes

 

Plus rien pendant des années, même si, au Québec comme aux États-Unis, des lectures sont organisées autour des fragments des inédits français de Kerouac, recopiés à la main et lus publiquement, mais clandestinement. Gabriel Anctil participe ensuite à la création de Sur les traces de Kerouac, série radiophonique et documentaire diffusé en novembre et décembre 2014 sur Radio-Canada. Un livre numérique est produit à cette occasion. 

 

Cette même année, l’auteur avait recontacté la succession avec Boréal, sans succès. En février 2015, il publie son nouveau roman et apprend que les droits des manuscrits ont finalement été vendus à Boréal. L’auteur relativise alors, estimant que l’important est de publier les textes.

 

Mais les éditions Boréal minimisent l’influence de son travail, décrivant Gabriel Anctil comme un simple auxiliaire dans le processus de découverte des textes. L’écrivain est consterné devant si peu de reconnaissance : « C’est en lisant l’avant-propos cette semaine, où mon implication des dix dernières années est résumée comme ayant “publicisé l’existence des écrits en français de Kerouac” — pour reprendre les mots exacts de Cloutier, comme si j’étais un vulgaire vendeur de saucisses —, que la moutarde m’est véritablement montée au nez. »

 

« La vraie histoire c’est que (...) » 

 

Les Éditions du Boréal se sont alors défendues, samedi 9 avril, en reprochant à Gabriel Anctil une « vision partielle et partiale de l’histoire de la publication des écrits en français de Jack Kerouac ». « Sa lettre ouverte qui met en doute l’intégralité du Boréal n’est que le reflet d’un égo froissé », poursuit la maison d’édition. La découverte des textes français ne serait pas due au travail exclusif de Gabriel Anctil sur le sujet, comme l’écrit la maison dans un texte publié sur Facebook.

 

 

Kerouac au Boréal: La vraie histoire,Gabriel Anctil n'a qu'une vision partielle et partiale de l'histoire de la...

Posted by Éditions du Boréal on Saturday, 9 April 2016

 

 

La maison d’édition choisit, par des tournures anaphoriques, de démonter l’argumentation de l’auteur. Ce dernier aurait découvert les textes en même temps que d’autres chercheurs, et son rôle se limiterait à la publicité de ces textes au Québec. Autre argument de défense : un chercheur québécois (dont les éditions ne citent pas le nom) aurait approché les éditions en août 2006. La cession des droits aurait été confiée, un an plus tard, à Jean-Christophe Cloutier, les successeurs ayant apprécié son statut à l’Université de Pennsylvanie et son travail sur différents textes fragmentés. Les éditions, qui avaient abandonné le projet, s’étaient ravisées en apprenant que la succession « était prête à publier le travail de Cloutier ». 

 

La vraie histoire c'est que, des années après sa mort, Kerouac fait toujours parler de lui. En français, cette fois.