Justice : Cinquante nuances de Grey, un titre sans originalité

Nicolas Gary - 25.04.2014

Edition - Justice - JC LAttès - First Gründ - Cinquante nuances de Grey


Personne ne touche à la trilogie de E.L. James en toute impunité. Détenue par les éditions JC Lattès, propriété du groupe Hachette, la saga SM à très fort succès a suscité de vocations : plusieurs maisons d'édition avaient tenté de surfer sur la vague Porno pour Mamans, parmi lesquelles la société Furst Gründ, propriété du groupe Editis. En effet, était sorti le livre d'Ana de Lis, Le décodeur de Cinquante nuances de Grey, le 12 novembre 2012.

 

 

 

 

Le livre de First-Gründ était une petite curiosité : « Ce décodeur se propose d'interroger le roman à succès d'E.L. James pour en comprendre les ressorts et le véritable ADN : histoire d'amour avec un peu de cul ou bien histoire de cul avec beaucoup d'amour ? De A à Z, l'auteur décortique les pratiques et la relation des deux héros du roman, permettant ainsi au lecteur de mieux comprendre les enjeux de la relation BDSM (en réalité BDDSSM : B et D pour Bondage et Discipline, D et S pour Domination et Soumission, S et M pour Sadisme et Masochisme). En prime, découvrez une typologie des profils BDSM ainsi que 20 jeux sensuels pour entrer tout en douceur dans cet univers de plaisirs inexplorés… »

 

Mais voilà : le titre donné à l'ouvrage ne convenait pas vraiment à la maison Lattès, qui a décidé, dans un premier temps, de mettre en demeure la maison First, le 14 décembre. Une tentative restée lettre morte, qui s'en est rapidement suivi d'une assignation « en contrefaçon de titre et en concurrence déloyale et parasitisme ». La société Lattès faisait valoir qu'elle avait acheté les droits de traduction pour les pays de langue française, et que la reprise dudit titre dans l'ouvrage des éditions First Gründ n'était alors pas supportable - une reproduction sans autorisation, et donc, un acte de contrefaçon, explique Lamyline.

 

Le titre, expliquait la maison Lattès, était doublement original : d'un côté, il évoquait dans la version anglaise, le nom du personnage principal, et de l'autre, il désignait la couleur Gris. Ainsi, 

c'est volontairement qu'elle n'a pas traduit en français le mot 'Grey' pour souligner la complexité du caractère de l'un des personnages principaux et qu'ainsi le titre français 'Cinquante nuances de Grey' présente une originalité certaine protégeable en vertu des dispositions de l'article L 112-4 du code de la propriété intellectuelle

 

En première instance, la maison Lattès avait été déboutée, et voilà que la SNC JC Lattès décidait d'interjeter appel. Mais pour la cour d'appel de Paris, « les termes 'Le décodeur de' ajoutés à 'Cinquante nuances de Grey' confèrent au titre de l'ouvrage qu'elle a édité une originalité qui lui est propre, exclusive de toute contrefaçon ». Et cette dernière, dans un rendu du 2 avril, décide donc de confirmer le jugement initial : le titre choisi par la maison First Gründ et son auteure présente bel et bien « un  caractère original ». 

 

"Aucune originalité par rapport au titre anglais de l'oeuvre"

 

Et c'est là que le bât blesse : la justice a considéré en réalité que la traduction du titre anglais, réalisée par les éditions Lattès, « ne présente aucune originalité par rapport au titre anglais de l'oeuvre dont il n'est que la traduction littérale et ne peut dès lors bénéficier de la protection des droits d'auteur au titre de l'article L 112-4 sus visé ». La contrefaçon n'est donc pas établie. Sauf que, quitte à jouer des menottes et du fouet, autant examiner également la concurrence déloyale et le parasitisme. 

 

À juste titre, pouvait-on estimer, First Gründ avait en effet tenté de profiter du succès colossal de Fifty Shades. En effet, 900.000 exemplaires ont été écoulés, annonçait la maison, en février dernier, et à ce titre il n'était certainement pas nécessaire de décoder quoi que ce soit, en regard de ce succès. Surtout que l'ouvrage Le Décodeur, « essentiellement composé de descriptions de situations, de scènes, des personnages de l'ouvrage 'Cinquante nuances de Grey' ». De telle sorte que lire le livre de Lattès devenait presque redondant. 

 

Mais surtout, Lattès notait que sur les sites en ligne, les deux livres étaient régulièrement associés - et soupçonnait que, pour des raisons financières, les internautes iraient plus volontiers acheter le livre de First Gründ. 

 

Dans sa défense, l'éditeur ripostait d'un revers de gant en latex : si le titre suit l'ouvrage initial, c'est justement dans une optique de décodage, ce qui n'est en rien « fautif ». Par ailleurs, l'auteure a commencé son travail en juillet 2012, en s'appuyant sur la version américaine. Enfin, « 'Le décodeur de Cinquante nuances de Grey' est un abécédaire commentant et décrivant l'oeuvre initiale et appartient donc à un genre littéraire totalement différent ; qu'au surplus nombre des entrées de cet abécédaire sont sans référence directe avec l'oeuvre d'E.L. James ». Pour toutes ces raisons, les demandes de la maison Lattès étaient nulles. Chose qu'a donc confirmée la cour d'appel. 

 

La maison Lattès est donc condamnée à rembourser les frais d'avocat, et devra verser 5000 € au titre des frais exposés en appel.