Les fragments de l'écriture personnelle : Alain Robbe-Grillet

Khalid Lyamlahy - 25.02.2015

Edition - Société - Alain Robbe-Grillet - autobiographie écriture - Nouvelle Autobiographie


Il y a un peu plus de sept ans, le 18 février 2008 pour être précis, Alain Robbe-Grillet s'éteignait dans le CHU de Caen. Avec la disparition du « Pape du Nouveau Roman », la France perdait un homme qui avait profondément marqué son paysage littéraire et romanesque du siècle dernier, au rythme d'une œuvre iconoclaste et novatrice qui a suscité de multiples débats et critiques. Bouleversant l'espace littéraire traditionnel, s'invitant dans le domaine du cinéma, rejetant les honneurs de l'Académie française, Robbe-Grillet a laissé l'image d'un écrivain subversif et provocateur, initiateur d'une tentative originale et ambitieuse de renouveler le genre romanesque. 

 

Les Romanesques contre le Pacte autobiographique

 

Si les œuvres « fondatrices » de Robbe-Grillet sont plus ou moins reconnues et souvent citées comme des ouvrages de référence du « Nouveau Roman », avec des titres marquants tels que Les Gommes (1953), Le Voyeur (1955), La Jalousie (1957), ou encore Dans le labyrinthe (1959), ses écrits « personnels » restent relativement peu connus en dehors des cercles fermés des travaux de recherche universitaire. La trilogie des Romanesques, inaugurée par Le Miroir qui revient (1985), et complétée ensuite par Angélique ou l'Enchantement (1988) puis Les derniers Jours de Corinthe (1994), vient en quelque sorte clôturer une œuvre romanesque déjà bien développée et surtout marquer une tournure, sinon dans le parcours littéraire de Robbe-Grillet du moins dans l'image et la réception de son œuvre. 

 

 

Alain Robbe-Grillet

José Lara, CC BY SA 2.0

 

 

Le titre de la trilogie est un premier élément révélateur du projet de Robbe-Grillet : ces Romanesques alertent d'emblée sur le fait que l'auteur cherche à écarter toute tentative de classification ou de « récupération » autobiographique de son œuvre. Dans sa trilogie, Robbe-Grillet fait le choix inattendu de préserver l'identité de l'auteur et du narrateur, mais il introduit néanmoins un personnage tiers (Henri de Corinthe) qui dispute au narrateur le statut de personnage principal. La définition classique de l'autobiographie, introduite par Philippe Lejeune comme le « récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité. », se trouve ici pervertie. En effet, l'œuvre de Robbe-Grillet se lit comme une oscillation permanente entre un ancrage plus ou moins réaliste autour de l'identité de l'auteur et un développement plus ou moins fictionnel autour du personnage ambigu d'Henri de Corinthe. 

 

Dans un ouvrage d'entretiens intitulé Préface à une vie d'écrivain, Robbe-Grillet rejette deux principes fondateurs de la théorie de Lejeune selon lesquels l'écrivain doit avoir compris le sens de son existence pour se lancer dans l'autobiographie et qu'une fois devenu autobiographe, il ne doit pas mentir. Suggérant que ses Romanesques sont contaminés par les Mémoires d'outre-tombe de Châteaubriand qu'il considère comme une « très belle autobiographie fantasmatique », Robbe-Grillet défend son choix par une volonté de se connaître soi-même : « Si j'introduis ma propre expérience vécue ouvertement, sous mon nom, dans un livre comme Le Miroir qui revient, c'est justement parce que je fais partie de ce que je ne comprends pas. Non seulement je ne comprends pas le monde, mais je ne me comprends pas non plus moi-même, et c'est pour cela que je me parle. ». (Alain Robbe-Grillet, Préface à une vie d'écrivain, Seuil – France Culture, p.159 et p.189)

 

En réalité, Le Miroir qui revient et les deux volumes suivants de la trilogie combinent deux histoires menées de façon parallèle avec des zones d'interpénétration et de croisement ambiguës : l'histoire personnelle de Robbe-Grillet lui-même, prise en charge par un narrateur et un « je » affirmé, et l'histoire du personnage d'Henri de Corinthe, racontée à la troisième personne. Dans ce qui peut être lu comme une évocation de la première histoire, Robbe-Grillet admet volontiers que « certains détails sont presque compatibles avec le pacte de Lejeune puisqu'ils sont vrais, si j'ose dire, pour autant que je puisse connaître la vérité de ma propre existence [...] »  (p.161). Ainsi, l'œuvre « autobiographique » de Robbe-Grillet est un récit personnel à la fois « combiné avec » et « corrompu par » une fiction romanesque, fruit d'un double travail sur le langage et les fragments de la mémoire. 

 

Après le Nouveau Roman, la « Nouvelle Autobiographie » 

 

Cette approche originale de l'exercice autobiographique a été associée par Robbe-Grillet lui-même à la notion de « Nouvelle Autobiographie », appellation dérivée et nourrie du Nouveau Roman. Comme le souligne Philippe Gasparini, la notion a été introduite lors d'un séminaire de l'Institut des Textes et Manuscrits modernes (ITEM) comme un projet d'écriture qui « fixerait en somme son attention sur le travail même, opéré à partir de fragments et de manques, plutôt que sur la description exhaustive et véridique de tel ou tel élément du passé, qu'il s'agirait seulement de traduire. » (Philippe Gasparini, Autofiction, Éditions du Seuil, p.132). En privilégiant cette notion de « travail », l'exercice de l'écriture de soi chez Robbe-Grillet serait donc plus proche de l'« autofiction » de Doubrovsky – au sens générique d'« aventure de langage » – que de l'autobiographie, dite classique, définie et théorisée par Lejeune.

 

Comme le Nouveau Roman, la Nouvelle Autobiographie redéfinit les actes de l'écriture et de la lecture. D'une part, elle met en scène un auteur-narrateur qui affronte la somme des fragments et des manques de son histoire personnelle et tente d'en bâtir une création originale plutôt qu'une reconstruction fidèle à une quelconque vérité prédéfinie. D'autre part, la nouvelle autobiographie invite le lecteur à prolonger son attitude active et impliquée au contact d'écrits personnels qui brisent les frontières du genre pour susciter doutes et interrogations. Robbe-Grillet réussit dans ses Romanesques le pari de renouveler le genre de l'autobiographie dans la continuité de la révolution romanesque initiée avec le Nouveau Roman. 

 

On a dit souvent des œuvres de Robbe-Grillet qu'elles étaient illisibles, ennuyeuses, manquant d'ambition et pouvant difficilement postuler au titre d'œuvres « littéraires ». On a souvent critiqué les provocations narratives et stylistiques de l'auteur et traité ses constructions romanesques de gratuites et inutiles. Défiant ses détracteurs, Alain Robbe-Grillet a passé sa vie littéraire à marteler que le roman n'était ni une donnée fixe ni un espace de création figé, mais plutôt une forme exigeante sans cesse en renouvellement. Lire la trilogie des Romanesques revient à saisir cette dimension de « renouvellement permanent » qui passe par le travail méticuleux des fragments pour explorer l'histoire personnelle. En déplaçant les critères du genre et en brouillant les pistes de lecture dans une zone de dialogue permanent entre fiction et réalité, Robbe-Grillet libère l'exercice autobiographique et renforce d'une façon encore plus prééminente la position du lecteur dans l'espace littéraire.