Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les héritiers d'Orwell comparent Amazon au Ministère de la Vérité

Antoine Oury - 14.08.2014

Edition - International - Amazon George Orwell - citation tronquée - livre numérique de poche


Décidément, Amazon ne se conjugue pas très bien avec George Orwell : en 2009, la firme supprimait sans prévenir des milliers d'exemplaires de 1984, version Kindle, des appareils pour des raisons de copyright. 5 ans plus tard, en plein conflit avec Hachette, les communicants ont voulu utiliser une citation de l'écrivain britannique, pour faire valoir leur point de vue sur le livre numérique... Mal leur en a pris.

 

Abner Dean: Two Minutes Hate

Deux minutes de haine... contre AMZ ?

(dessin par Abner Dean, Anton Raath, CC BY-SA 2.0)

 

 

Dans le bras de fer entamé avec Hachette il y a quelques mois, le marchand de tout en ligne réclame de meilleures marges sur les ventes, mais également une baisse de prix sur les livres numériques. Dans une opération de communication bien rodée, la « Amazon Book Team » signait une lettre appelant le groupe Hachette à réduire le prix des ebooks, qui peuvent et doivent être moins chers » selon Amazon.

 

Pour parer la stratégie du marchand, qui se pose en défenseur de la culture pour tous et fait passer le groupe d'édition pour un chantre de l'élitisme, le CEO de Hachette, Michael Pietsch, avait rapidement répondu en détaillant le modèle commercial de la maison : « 80 % de nos ebooks sont vendus à 9,99 $ », soulignait-il, un prix plafond réclamé par Amazon.

 

La majeure partie de l'argumentaire du marchand reposait sur une citation empruntée à George Orwell, l'auteur de 1984 et La ferme des animaux : l'écrivain décrivait la qualité des éditions papier de l'éditeur Penguin, avant de souligner, sur un ton ironique, que « les autres éditeurs feraient bien de s'allier pour parer à cette concurrence ».

 

Amazon ne conservait que la citation, et faisait passer Orwell pour un opposant aux livres de poche, mettant en parallèle son soi-disant état d'esprit avec celui de Hachette. Cependant, de nombreux observateurs avaient dénoncé une utilisation malhonnête, d'une citation tronquée. ActuaLitté est revenu dans de nombreux articles sur le parallèle - erroné - entre le livre de poche et le livre numérique.

 

Pour aller plus loin : 

1953-2014 : Kindle réchauffe le discours 'démagogique' de Hachette

 

La véritable citation était bien plus fine que ne le laissait entendre Amazon : 

Les livres de Penguin ont un excellent rapport qualité-prix pour six pence, tellement excellent que si les autres éditeurs avaient un peu de bon sens ils s'allieraient contre Penguin pour les détruire.  

C'est, bien sûr, une grande erreur de se figurer que les livres bon marché sont une bonne chose pour l'industrie du livre. C'est précisément le contraire. Par exemple, si vous avez cinq shillings à dépenser et que le prix moyen d'un livre est d'une demie-couronne, vous avez des chances de dépenser vos cinq shillings pour deux livres. Mais si un livre coûte six pence chacun, vous n'allez pas en acheter dix, parce que vous ne voulez pas dix livres ; vous aurez atteint le seuil de saturation bien avant. Vous achèterez certainement trois livres à six pence et dépenserez le reste de vos cinq shillings en places de cinéma. 

De là, plus les livres sont bon marché, moins on dépense d'argent en livres. Il s'agit là d'un avantage du point de vue du lecteur et cela ne fait pas de mal à l'industrie du livre dans son ensemble ; mais, du point de vue de l'éditeur, du compositeur, de l'auteur et de libraire, c'est un désastre...

Si les autres éditeurs emboîtent le pas, il se pourrait qu'une grande quantité de réimpressions bon marché paralyse les bibliothèques de prêt (la mère de substitution du romancier) et freine la production de nouveaux livres. Ce serait une bonne chose pour la littérature, mais une très mauvaise chose pour le commerce ; et quand vous devez choisir entre l'art et l'argent - eh bien, je vous laisse conclure par vous-même.

 

Les héritiers d'Orwell voient sa dystopie se réaliser

 

Bill Hamilton, agent littéraire chez AM Health et représentant des héritiers de George Orwell, a écrit au New York Times pour faire part de leur propre perception de la façon dont Amazon avait convoqué l'écrivain. « Amazon utilise le nom de George Orwell en vain », assure-t-il. À défaut de l'Éternel, le site s'est rendu coupable d'une belle réécriture de l'Histoire, estime Hamilton.

 

« Ce comportement est le plus proche possible de celui du Ministère de la Vérité [ou Miniver, organe de propagande d'Océania, NdR] et de sa doublepensée : tordre les faits dans tous les sens pour en tirer un discours de propagande », écrit Bill Hamilton.

 

Dans le dernier paragraphe de sa courte missive, le représentant se fait encore plus impitoyable : d'après lui, Amazon n'a que faire de la vérité, ou de la substance des textes présents dans sa boutique. « Ou peut-être qu'Amazon n'a simplement rien à faire des auteurs qu'il vend. Si c'est le cas, pourquoi devrions-nous écouter un seul de ses arguments à propos de la valeur des livres ? »

 

« Même Orwell n'aurait jamais pu imaginer une telle situation. Amazon est une sorte de pieuvre géante, prête à tout croquer, et si Hachette résiste, c'est que la vieille marque scolaire est la seule à être suffisamment solide pour s'engager dans un bras de fer avec ce nouveau trust aux méthodes brutales et cyniques », nous assurait cette semaine Olivier Bessard-Banquy, professeur des universités et spécialiste de l'édition contemporaine. Il faut croire que la réalité dépasse en effet la fiction...

 

Jean Seaton, la directrice du Prix Orwell, a qualifié le détournement d'Orwell de « honteux ». « Orwell, même avant de disposer d'économies conséquentes, en a donné beaucoup aux pauvres, aux plus jeunes et aux auteurs en difficulté », rappelle-t-elle. Toute la communication d'Amazon vise à l'établissement d'un monopole, aussi bien économique qu'idéologique, a-t-elle déploré.

 

Il ne reste plus au cybermarchand qu'à faire disparaître sa lettre de tous les sites Internet...