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Les lecteurs correcteurs manifestent leur colère à Livre Paris

Antoine Oury - 23.03.2017

Edition - Société - Livre Paris 2017 - Livre Paris - lecteurs correcteurs


Précédant les bibliothécaires, attendus demain matin, les lecteurs correcteurs et les correcteurs de l'édition et de la presse ont profité du salon Livre Paris et de son inauguration pour donner de la voix. Ils ont manifesté devant le stand du Syndicat national de l'édition, et dans les allées du salon, pour de meilleures conditions de travail.

 

Les lecteurs correcteurs au Salon du Livre de Paris

Les lecteurs correcteurs et correcteurs devant le stand du SNE (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Le Syndicat national de l'édition, organisateur du salon, avait contacté les organisateurs de la manifestation un peu plus tôt dans la journée : un rendez-vous était prévu sur le stand du SNE. De l'avis de chacun, il ne fallait pas s'attendre à des annonces fracassantes : il s'agissait avant tout d'échanger, et d'assurer que les négociations entre les éditeurs et les lecteurs correcteurs reprendraient très rapidement.

 

Et pour cause : les lecteurs correcteurs alertent depuis un moment l'édition sur leurs conditions de travail, qu'ils jugent en voie de précarisation avancée.

 

30 à 40 personnes étaient donc rassemblées, d'abord devant l'entrée du Salon du livre pour distribuer des tracts, puis à l'intérieur du Pavillon 1, pour marcher dans les allées. « Nous sommes tous du collectif Correcteurs Précaires, avec le soutien du Syndicat des Correcteurs, la CGT et la CFDT, et des électrons libres, des gens qui sont venus nous soutenir. » Correcteurs de l'édition comme de la presse étaient présents.

 

Les négociations avec la Commission sociale du SNE « piétinent », nous explique-t-on de manière sibylline. « Les propositions qu'on nous a faites sont loin de nous convenir. Nous demandons légitimement la mise en place d'un salaire fixe, des améliorations de nos conditions de travail qui passent par l'annexe 4 de la convention collective de l'édition... Tout cela est technique, mais on sent bien que le SNE ne veut pas faire bouger les choses », souligne une correctrice devant le Salon du livre.

 

Dans le secteur de la correction, l'autoentreprise, désormais nommée microentreprise, devient peu à peu la règle, au détriment des rémunérations et des droits sociaux : « Ce contexte précarise à fond. Nous, travailleurs à domicile, sommes déjà précarisés, car nous travaillons à la tâche, sans salaire fixe », précise l'un d'entre eux. Les nouveaux venus, dans le métier, s'arrêtent pratiquement dès leur entrée au statut de microentrepreneur, que certaines maisons d'édition les pousseraient à adopter.

 

Faire valoir ses droits aux prud'hommes

 

« Le SNE joue la montre en attendant que l'on s'essouffle, que l'on s'arrête, faute de moyens ou de combattants », analyse une manifestante. Pourtant, certains jugements récents font apparaître des injustices dans le traitement des lecteurs correcteurs : Gallimard et Gallimard Jeunesse ont récemment été condamnés en appel pour une mutuelle jugée discriminatoire (mais peuvent se pourvoir en cassation sous un mois), Berger-Levrault l'a également été quelques semaines auparavant...

 

Les lecteurs correcteurs au Salon du Livre de Paris

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

« Puisque nous sommes, par définition, à domicile, il n'est pas facile de nous mobiliser. Mais la machine est en marche », assure une lectrice correctrice. « En général, le SNE nous dit de faire valoir nos droits, en passant par la case prud'hommes. Sauf que ce sont des années de procédure pour quelques milliers d'euros, et qu'il devient impossible de retrouver un emploi ensuite. Nous, nous voulons que les DRH, directement, respectent nos droits. »

 

En commission mixte paritaire, les lecteurs correcteurs réclament un référentiel d'heures annuel pour chaque salarié : « On accepte l'idée que ce nombre d'heures puisse varier d'une année à l'autre, légèrement, mais on nous propose des variations de l'ordre de 35-40 %... Imaginez un salarié à qui l'on dirait “Tu ne bosses pas pendant un tiers de l'année, sans compensation”. Voilà ce qu'on nous propose, et comme une amélioration, en plus. » Les lecteurs correcteurs dénoncent en plus des CDI de fait, sans contrat écrit, « qui ne nous servent à rien pour faire valoir des droits ».

 

La précarisation est désormais bien avancée dans la catégorie socio-professionnelle, selon les manifestants : certains ne reconnaissent plus le métier qu'ils exerçaient auparavant. « Avant, les gens arrivaient à être classés cadres. Maintenant, nous sommes tous employés, non qualifiés, autrement dit. Dans une maison d'édition, en général, nous sommes les seuls à être employés. Dans une maison d'édition de Saint-Germain, tout le monde est au moins technicien ou agent de maîtrise, sauf les correcteurs. » Les lecteurs correcteurs, qui font de la préparation de copies, sont aussi concernés par ce recul des statuts.

 

Les correcteurs au Goncourt : “Merci patron de l'édition !”

 

Sollicité par ActuaLitté, le SNE n'a pas souhaité faire de déclarations, assurant que les négociations reprendraient entre les intéressés. Dans les allées du salon, les coupes de champagne restent suspendues aux lèvres devant le spectacle inattendu d'une manifestation, avec banderole et slogans. Au stand des éditions Verticales, des applaudissements retentissent. Partout ailleurs, on reconnaît la profession, mais les soutiens sont plus discrets.