Les libraires victimes de l'exil fiscal d'Amazon : que faire, Mme Filippetti ?

Clément Solym - 01.01.2013

Edition - Economie - exil fiscal - librairies indépendantes - Aurélie Filippetti


Le jour de Noël, certains députés travaillent encore, et plus particulièrement, François de Mazières, député UMP des Yvelines. Ce dernier s'est adressé directement à la ministre de la Culture, pour lui demander de répondre à un sujet passablement épineux. En effet, Amazon a fait la Une de la presse, suite à l'ouverture de plusieurs centres de distribution. Et la concurrence que cela occasionne vis-à-vis de la librairie indépendante. 

 

 

 

 

Au cours de l'année 2012, deux centres ont ouvert, à Chalon puis un autre, annoncé dans le Nord-Pas-de-Calais, à Lauwin-Planque. « Afin de constituer la meilleure équipe possible dans le but de démarrer les activités à Lauwin-Planque au deuxième semestre 2013, Amazon sera à la recherche de candidats motivés et passionnés. Les phases de recrutement pour ce nouveau centre démarreront au début de l'année 2013 », expliquait Amazon, fin novembre.

 

Mais à l'occasion du point d'étape de la mission Lescure, Aurélie Filippetti, interrogée sur ce point, n'a pas vraiment su comment rassurer : cette concurrence, doublée de subventions versées à la société américaine pour la création d'emplois de manutentionnaires, tout cela faisait un peu trop. « Qu'Amazon créé des emplois en France est une chose, qu'il doive être soumis aux mêmes taxes que le réseau traditionnel de libraires en est une autre. J'ai beaucoup discuté avec Arnaud Montebourg, et nous sommes conscients du déséquilibre entre les emplois créés et l'impact d'Amazon sur le commerce du livre », se débattait la ministre

 

La nuisible optimisation fiscale

 

D'un côté donc, la création d'emploi en manutention, de l'autre, des librairies qui ferment et subissent de plein fouet l'implantation croissante d'Amazon dans le pays... Eh bien, c'est justement là toute l'interrogation du député, qui rappelle que « la part des ventes par internet dans la vente de livres est passée de 7,9 % en 2007 à 10 % en 2009 et à 13,1 % en 2010 ». Et dans ce domaine, Amazon est en position dominante, assure le député. 

 

La majeure partie des parts de marché sont détenues par Amazon qui, contrairement à ses concurrents, bénéficie de fonds publics pour se développer en France : à ce titre, l'implantation de ses centres logistiques à Montélimar (Drôme), Sarran (Corrèze), Sevrey (Saône-et-Loire) et Lauwin-Planque (Nord) a donné lieu, pour chaque emploi créé, à des subventions de la part des collectivités territoriales et de l'État, via la prime d'aménagement du territoire. 

 

Petit nota bene cependant, sur une question géographique : 

 


En effet le député se trompe : ce n'est pas en Corrèze, mais dans le Loiret, que le centre de distribution a été installé...

 

 

Or, dans le même temps, Amazon devrait également verser « 198 millions d'euros d'arriérés d'impôts, d'intérêts et de pénalités liés à la déclaration à l'étranger de chiffres d'affaires réalisés en France au cours des exercices 2006 à 2010, à la faveur d'un montage fiscal récemment mis en lumière par le parlement britannique ». (voir notre actualitté)

 

Pour François de Mazières, cette situation pourrait n'être que le fait de Bercy et du ministère des Finances, si une concurrence ne s'instaurait pas avec les libraires : l'exil fiscal d'Amazon nuit à la librairie indépendante, « dont la part de marché ne cesse de diminuer, passant de 18 % en 2011 à 16,2 % en 2012 sous le double effet de l'émergence de nouveaux usages liés à internet et d'une distorsion de concurrence du e-commerce liée à la gratuité des frais de port pratiquée par Amazon ».

 

Avec 20 à 25.000 points de vente de livres, François de Mazières réclame à la ministre qu'elle l'assure « de la volonté du gouvernement de sauvegarder le secteur de la librairie indépendante et de lui indiquer les moyens d'action qu'il met en œuvre afin de soumettre Amazon au droit commun ». (voir la question)

 

Tous les professionnels du livre touchés

 

Ce chiffre de 20 à 25.000 points de vente est assez inexact, ou du moins passablement imprécis. En fait, on compterait plutôt 2000 librairies en France, dont les trois quarts sont indépendants. En revanche, on peut tabler sur 30.000 Maisons de la presse, dont les deux tiers ne vendent pas de livres. Or, les commerces impactés par l'exil fiscal d'Amazon ne se réduisent pas qu'aux établissements indépendants : les Fnac, Virgin, et autres grandes surfaces spécialisées sont évidemment victimes eux aussi de cette optimisation fiscale.

 

Évidemment, évoquer les librairies indépendantes est un bon exercice de communication ; pour un peu plus d'honnêteté intellectuelle, il aurait été bon de s'interroger sur l'impact que cet exil fiscal peut avoir sur les professionnels du livre. Mais soit. Des imprécisions regrettables, car ledit député est également le mari de la secrétaire générale du  Syndicat national de l'édition, Christine de Mazières, et que le SNE aurait pu fournir des chiffres plus adéquats, et possiblement, une vision plus large de la situation. 

 

Le dindon et sa farce

 

Cependant, le député n'a pas tort, et pour lui accorder le bénéfice du doute, derrière ses propos de communicant, il faut souligner que cet exil fiscal nuit plus largement à la richesse nationale. A ce titre, les Britanniques sont allés plus loin en entamant une campagne de boycott contre Amazon et Starbucks

 

Le directeur du magazine The Ethical Consumer, Tim Hunt, déclarait : « Nous lançons le boycott d'Amazon en réponse à la colère croissante du public en raison de l'évasion fiscale d'Amazon. En nommant ces alternatives qui paient leurs taxes, notre objectif est de mobiliser le pouvoir des consommateurs afin de faire payer à Amazon un taux de taxes équitable. Les clients pourraient peut-être bénéficier des prix bas d'Amazon, mais ces bonnes affaires se font au détriment de la diminution des services publics. Les recettes de l'imposition d'Amazon pourraient aider à financer les services publics actuellement supprimés. »

 

Après tout, le fond du problème est bien de faire prendre conscience aux consommateurs qu'acheter sur le site du marchand américain est dommageable pour la chaîne du livre nationale. Pourquoi ne sanctionnent-ils pas un opérateur, qui joue avec la fiscalité européenne, selon une tradition très américaine ? Au fond, le député avait peut-être mal digéré son repas de Noël, en se demandant ce que peut réellement faire un gouvernement pour cadrer efficacement les pratiques d'un tel acteur du marché de la vente en ligne...

 

En outre, l'optimisation fiscale concerne également Apple ou Google : le député n'avait probablement pas les dernières informations pour en faire état...