Les livres les plus rares du monde ne sont pas les plus précieux

Sophie Kloetzli - 20.07.2016

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« Preserving the world’s rarest books » (« Conserver les livres les plus rares du monde ») est un programme financé par la fondation Andrew W. Mellon, qui a pour objectif de permettre aux bibliothèques du monde entier d’obtenir gratuitement une liste de leurs anciennes collections, avec un classement de leurs titres selon leur rareté. Le projet a été présenté lors d'une conférence qui s'est déroulée pendant le congrès annuel SHARP, rassemblant les historiens du livre. 

 

Photo d'illustration (domaine public)

 

 

Retrouver les pépites

 

Le projet bénéficie des technologies développées par USTC (Universal Short Title Catalogue), spécialisées dans l’analyse et le traitement des données, ainsi que de chercheurs à l’université de St Andrews au Royaume-Uni. La base de données se limite aux livres publiés en Europe avant 1601. Elle comprend actuellement 364.000 entrées, ce qui correspond à 1,5 million d'exemplaires ayant survécu au passage des siècles. La plupart des titres catalogués sont extrêmement rares, si l’on songe que 30 % d’entre eux n’existent aujourd’hui qu’en un exemplaire unique.

 

L’intérêt de ce programme est double : les bibliothécaires peuvent ainsi revoir leurs priorités en matière de numérisation, ou encore mettre en valeur leurs livres rares lors d’expositions.

 

Rare ou précieux ?

 

Andrew Pettegree, professeur à l’université de St Andrews, soulève un paradoxe courant chez les bibliothécaires : ils sont nombreux à dépenser d'importantes sommes pour conserver certains ouvrages, sans pour autant savoir lesquels sont les plus rares... même s’ils sont généralement conscients des plus précieux et des plus prestigieux. La Bible de Gutenberg (dont il nous reste actuellement 48 volumes, soit environ 30 % des exemplaires originaux) et les premières éditions de Shakespeare font partie de ces livres très onéreux, très prisés par les collectionneurs et les bibliothécaires, mais finalement pas aussi rares qu’on pourrait le croire. 

 

De fait, les livres les plus rares sont généralement peu précieux. Ils sont souvent purement fonctionnels, destinés à un usage éphémère et non à la collection. 

 

Quant aux livres complètement disparus, ils remontent généralement aux premiers temps de l’impression, c’est-à-dire peu après l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle. La recherche consiste alors à déduire de l’existence de certains ouvrages des éditions antérieures à ces derniers, mais la démarche reste souvent incertaine. 

 

Un bibliographe célèbre

 

Les chercheurs peuvent également se référer à des catalogues de l’époque, et notamment au Manuel du libraire et de l’amateur des livres de Jacques Charles Brunet, un bibliographe du XIXème siècle qui compila les titres de « livres rares, précieux, singuliers et aussi les ouvrages les plus estimés en tout genre qui ont paru tant dans les langues anciennes que dans les principales langues modernes depuis l’origine de l’imprimerie à nos jours ». Son dictionnaire bibliographique rencontra un succès indéniable et fut réédité pendant plus d’un demi-siècle. Il est encore considéré comme une référence pour les bibliophiles. 

 

Jacques Charles Brunet (domaine public)

 

 

En confrontant les recherches menées par USTC au manuel de Brunet, Graeme Kemp, dont les recherches récentes portent sur les travaux de Brunet, note qu’une grande quantité de livres rares à l’époque du bibliographe français le sont encore aujourd’hui. Parmi les livres disparus aujourd’hui, plus de mille ont été listés par Brunet. Une partie d’entre eux a subi les ravages des guerres en France au XXe siècle, ou s’est retrouvée dans des collections privées.