Les migrations pour les Nuls, par un auteur cher au Front National

Julien Helmlinger - 12.09.2014

Edition - Les maisons - Les migrations pour les Nuls - Editions First - Jean-Paul Gourévitch


Un choix éditorial des Éditions First, dans le cadre de la publication du dernier opus de sa célèbre série, Les migrations pour les Nuls, paru ce jeudi, suscite la controverse. La rédaction du titre a été confiée à Jean-Paul Gourévitch, auteur référence pour l'extrême-droite, mais loin de faire l'unanimité parmi les spécialistes d'autres horizons. L'éditeur, qui avait attaqué il y a quelques mois Alain Soral en justice, pour éviter que le « national-socialiste » proche de Dieudonné ne puisse faire paraître son oeuvre caricaturale Les Chambres à gaz pour les nuls, se défend de tout coup de pub.

 

 

 

Selon un porte-parole de la maison d'édition, « l'auteur est un spécialiste du sujet, il est consultant international ». Jean-Paul Gourévitch, docteur en sciences de la communication, et auteur de livres jeunesse et d'autres concernant l'Afrique, a notamment travaillé sur la question des coûts de l'immigration, qui lui ont valu d'être cité à plusieurs reprises par les membres du Front national et notamment sa présidente Marine Lepen.

 

Gourévitch explique avoir « voulu rassembler toute la documentation existante de la façon la plus correcte, précise et objective possible », 400 pages comprenant lexiques, chiffres et digressions sur la prostitution, l'islamisation ou encore l'insécurité. Il a notamment fait polémique en 2008, suggérant que le coût annuel de l'immigration pour la France équivalait à 36,4 milliards d'euros.

 

Une estimation chiffrée reprise chez des politiques très axés à droite, mais très supérieure aux conclusions d'économistes de l'université de Lille ou de l'OCDE. Dans Les Migrations pour les Nuls, il révise cette question et conclut à un « surcoût » de l'immigration de 8,9 milliards d'euros annuels pour le budget national. Son analyse de la rentabilité des « investissements » liés à l'immigration mélange l'aide au développement, la rénovation des quartiers sensibles ou les subventions aux associations antiracistes...

 

Pour l'historien Benjamin Stora, nouveau président du Musée de l'histoire de l'immigration,  « c'est un calcul impossible. [...] L'immigration participe aussi du rayonnement de la France dans le monde, sur le plan de la culture, des affaires, de la diplomatie... » Virginie Guiraudon, directrice de recherche au Centre d'études européennes de Science Po, estime quant à elle qu'il y a « une manipulation des chiffres. On ne sait jamais d'où ils viennent, à quoi ils se rapportent ».

 

La sociologue trouve par ailleurs que les termes utilisés dans le livre n'ont « aucune rigueur scientifique, comme celui de migration prénatale, comme si les fœtus décidaient de migrer ». Le livre sur les migrations évoque des choses qui selon elle n'ont rien à voir, comme la délocalisation des services ou l'islamisation, et pourrait alimenter « un discours anti-immigrés et anti-élites qui profite à l'extrême droite ».

 

Gourévitch dit vouloir lutter contre la désinformation et les bien-pensants

 

L'auteur controversé se défend en affirmant être « vraiment indépendant de tout, je ne roule pour personne ». Il soutient vouloir lutter contre « la désinformation », et le discours « des bien-pensants de droite ou de gauche ». L'auteur ne nie pas s'être exprimé plusieurs fois dans des cercles d'extrême droite, notamment lors des Assises contre l'islamisation de l'Europe, organisées en 2010 par le Bloc identitaire et l'association Riposte laïque, ou dans un entretien au site Égalité et Réconciliation, d'Alain Soral justement.

 

Il explique se rendre partout où l'on l'y invite, comme lorsqu'il était intervenu dans le cadre d'une convention de l'UMP sur l'immigration, en juillet 2011. Gourévitch assure aussi avoir été « reçu par SOS Racisme ou la Licra », mais les deux associations n'auraient pas retrouvé trace de son passage depuis au moins huit ans. « C'est étrange de se servir de nous pour cautionner un discours sur l'immigration », déclare Aline Le Bail-Kremer de SOS Racisme.

 

Mais pour François Héran, directeur de recherche à l'Institut national des études démographies (INED), la responsabilité de l'éditeur a son importance. « On ne peut pas choisir quelqu'un qui écrit sur le mode de la dénonciation du complot. [...] Le fait qu'un auteur comme celui-là soit chargé d'un livre d'initiation dans une collection aussi populaire est un signe révélateur de la lepénisation des esprits. »

 

Contacté par ActuaLitté, l'éditeur n'était pas joignable pour apporter précisions.