Les oeuvres ReLIRE chez PNB : la DRM, ça coûte rudement cher

Nicolas Gary - 10.12.2015

Edition - Bibliothèques - registre ReLIRE - oeuvres indisponibles - prêt bibliothèques


Le plan se déroule manifestement sans accroc, pour la société FeniXX, chargée de commercialiser les œuvres indisponibles numérisées. Un catalogue de 8000 titres vient d’arriver sur 35 plateformes de vente – des librairies indépendantes pour la plupart. Seul Amazon est présent parmi les GAFA : Apple, Kobo et Fnac devraient arriver plus tard.

 

 

 

Les œuvres indisponibles, ce sont ces titres que les maisons ne commercialisent plus, mais qui ne sont pas épuisés. Et pour lesquelles l’État français a pondu une bonne législation des familles, autorisant, sans l’accord préalable des ayants droit, à numériser des oeuvres du XXe siècle. Ces derniers ont la possibilité de faire retirer les livres, à condition d’être informés qu’ils sont recommercialisés numériquement. Comme nul n’est censé ignorer la loi, les opérateurs ont considéré qu’auteurs et ayants droit n’avaient qu’à se tenir informés.

 

Outre les 90 plateformes de ventes où sont aujourd’hui vendus les ebooks de FeniXX, la société propose également une offre de prêt pour les bibliothèques, à travers Prêt Numérique en Bibliothèque. Il fallait s’y attendre : depuis les premiers pas, tous les observateurs ont compris que ReLIRE serait contraint de passer par la vente aux bibliothèques – l’argent public.

 

Synthétisons : numérisées avec de l’argent public, ces œuvres sont donc revendues à des établissements publics. Et si cela ne rappelle pas le mode de fonctionnement de l’éditeur Elsevier, avec les bibliothèques universitaires, alors il est grand temps de commencer à faire le rapprochement. Ou, pour utiliser un autre exemple de commercialisation contestable, feu la plateforme universitaire Refdoc.

 

Conditions d'acquisition et de prêt : à vos marques...

 

Dans le principe PNB, les éditeurs proposent des jetons (l’équivalent d’un prêt), à consommer avant une certaine date limite. Ici, FeniXX accorde 30 prêts, avec 10 ans pour en venir à bout. « Les bibliothécaires auxquels ces conditions ont déjà été communiquées se sont déclarés satisfaits de cet engagement », nous précise Émilie Delaporte, responsable de la diffusion chez FeniXX.

 

La consultation se fera de manière illimitée dans l’enceinte des établissements, et l’intégralité du catalogue sera proposée pour le prêt numérique. Pour l’heure, 6000 titres, proposés par 30 ou 35 libraires, en attendant que les 15.000 titres promis pour fin décembre n’arrivent. Tout cela pour « enrichir considérablement un catalogue PNB auquel il est souvent reproché de manquer de variété et de volume, et s’efforçant de couvrir le territoire grâce au réseau des libraires indépendants », poursuit-elle.

 

Pour les établissements, le coût d’achat d’un titre est autour de 10,20 €. « Compte tenu de la DRM, FeniXX a dû fixer, comme tous les éditeurs, un prix supérieur au prix grand public pour le prêt, tout en restant accessible », nous précise la société.

 

« C’est pourquoi l’offre PNB de FeniXX se veut à la fois économique et très souple en matière d’usage : un bon moyen pour permettre aux bibliothécaires de promouvoir la lecture numérique auprès de leurs usagers », estime Régis Habert, directeur de FeniXX, dans un communiqué.

 

Même coût qu'une nouveauté : problème, y'a pas de nouveautés

 

Or sur ce sujet, les bibliothécaires sollicités sont loin d’avoir avalé la pilule. « Le prix PNB est 1,65 fois le prix de vente au grand public », estime l’un d’entre eux. « C’est à peu près le même facteur multiplicatif que Gallimard et Flammarion. Le problème, c’est qu’ici on n’est pas sur des nouveautés. » Les organisations tenteront de rencontrer FeniXX prochainement pour essayer de comprendre, et de négocier. 

 

Avec un prix moyen public à 7 €, le coefficient serait en réalité un peu moindre. Mais il ne faudrait pas perdre de vue qu’une grande partie du modèle économique repose, depuis les premiers temps de ce projet, sur les ressources publiques. Le Centre national du livre a abondé à la hauteur de 1,6 million € en 2014, et les problématiques budgétaires actuelles du Centre pourraient bien conduire à réviser ce montant. 

 

 

 

Le député socialiste Marcel Rogemont, en février 2013, avait interrogé le ministère de la Culture « La numérisation des indisponibles prévue par la BNF aura pourtant pour effet d’amputer une part du budget consacré à la numérisation des œuvres du domaine public. Ceci alors même que les ouvrages indisponibles n’auraient pas vocation à être mis en ligne gratuitement, mais à être vendus via une société de projet, aux particuliers comme aux bibliothèques “clientes”. 

 

En ce sens, il semblerait que ce projet qui aurait pu être très prioritairement, en soutien à la numérisation, dirigé vers les œuvres du domaine public, profite principalement aux éditeurs. Il demande donc quelle est sa position concernant l’utilisation des crédits du CNL. » 

 

La réponse d’Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture, avait été plus que vaseuse. Et pour cause : reconnaître qu’avec de l’argent public, pour numérisée, on allait vendre des œuvres à des établissements publics de prêt, pour l’intérêt privé, cela n’avait pas de sens. Pourtant, si...

 

Depuis, peu de députés se sont intéressés tant au fonctionnement qu’au financement de ReLIRE. Lionel Tardy s’était inquiété de savoir combien coûtait la plateforme elle-même, sans obtenir de réponse. Et, dernière, Christophe Premat avait interpellé Fleur Pellerin, sur l'effort financier que représentait ReLIRE. Tout en soulignant : les bibliothèques sont les cibles de ces bouquets numériques et le risque est d’utiliser de l’argent public pour le profit d’une société qui s’est arrogé les droits de numériser la réédition de l’œuvre. »

 

Mais Fleur Pellerin s’est pour l’instant bien gardée de répondre. C’est qu’en réalité, on se demande bien si celui, ou ceux, qui payent la douloureuse préféraient que jamais les montants ne soient dévoilés...