Les Porteurs, le roman ado qui ne devrait pas plaire à Sens Commun

Fred Ricou - 21.04.2017

Edition - Société - sens commun - thierry magnier - homme femme


Une grande partie de la littérature jeunesse aujourd’hui permet de réfléchir et de se poser les bonnes questions. Un bon roman pour ado, et nous l’affirmons depuis une dizaine d’années, c’est avant tout un roman transgénérationnel ou chacun va pouvoir trouver des réponses aux questions que l’on se pose et même… à celles que l’on ne se pose pas toujours ! Les Porteurs de C. Kueva est de ceux-là…

 



Paru aux éditions Thierry Magnier, Les Porteurs évoque plusieurs thèmes sociétaux, qui vont certainement dans les mois qui arrivent, quels que soient les résultats de l’élection présidentielle, forcément faire parler d’eux. Le vivant, la bioéthique, mais également le genre sont au cœur de cet étonnant roman qui respecte les codes de la dystopie avec un beau talent d’écriture et d’intelligence.

 

La société dans laquelle vit Gaëlle, Flo ou Matt ressemble étrangement à la nôtre, sauf que… approche bientôt le moment de leur sexuation. Ils ont 16 ans, sont hermaphrodites comme tous les enfants qui naissent (plus de naissance « naturelle ») dans ce monde et ils vont devoir choisir quelle sera leur sexuation. Homme, Femme, chacun sait sensiblement quel choix il/elle va devoir faire. Gaëlle est devenue femme depuis peu, Matt sera Homme, il en est certain. Flo hésite… à choisir ! D’ailleurs pourquoi devrait elle/il faire un choix ?

 

Tout ne se passe pas comme il le faudrait pour Matt, les médecins lui annoncent que malheureusement, il ne pourra pas faire sa Seza avant plusieurs années, son corps ne réagit pas aux produits. Il va devoir rester hermaphrodite peut-être encore pendant 25 ans. Ce n’est pas totalement irrémédiable, ce sera juste un peu plus long. Il/Elle devient donc un Porteur.

Mais l’État ne semble pas totalement insensible aux porteurs comme lui et il semble se passer quelque chose de secret de bien plus important à l’échelle nationale. De son côté, Matt fait la rencontre de l’étrange Lou…

 

C. Kueva, dont c’est ici le premier roman, est scénariste pour la télévision et le jeu vidéo et bien plus encore. Elle affirme que ce n’est absolument pas une histoire sur le genre, mais plus sur « une privatisation du vivant qui est le sujet fondamental » du roman. Et en second « la bioéthique, à savoir la responsabilité que prend l’homme en intervenant sur le corps et les casse-têtes éthiques que cela génère. »     

 

Évidemment, on lit Les Porteurs en pensant à ce probable futur, qui comme tout bon roman de science-fiction est une possible mise en garde. Maintenant, on ne peut éviter de penser, et j’espère que l’on se trompe, aux prises de position de Jean-François Copé et de plusieurs associations « familiales » en 2014 au moment des Manifs pour tous contre la littérature jeunesse et qui ne vont avoir de ce livre, qu’une seule lecture, la plus premier degré, la plus bête.

On se souvient du combat qu’on du mener les acteurs des différentes maisons d’édition contre certains commentaires insultants sur les blogs d’auteurs, on se souvient d’associations de parents d’élèves se soulevant à la lecture de différents albums ou romans : Tous à poil, La princesse qui n’aimait pas les princes, Le jour du slip

 

Il est très possible qu’avec le choix que les personnages des Porteurs doivent faire à 16 ans, le roman relance ce genre de propos nauséabonds. Avec ce premier roman très réussi, C. Kueva nous poser des questions sur, avant tout, son but premier, mais également sur qu’est-ce qu’être un homme ? Qu’est-ce qu’être une femme ? Est-ce que le corps est toujours en adéquation avec ce que l’on aimerait vraiment devenir ? Et surtout, comment sortir des clichés et des aprioris quand on n’a que ses parents en exemple qui se sont eux-mêmes construit de la même manière ?

 

Les Porteurs est un livre qui va faire parler de lui en bien, en très bien même, mais certainement, aussi en mal par un public qui ne le comprendra pas ou… ne voudra pas le comprendre. Nous lui souhaitons une belle carrière. Bienvenue au (nouveau) pays de la littérature jeunesse, C. !