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Les premiers mots d'une oeuvre, une rencontre précieuse avec l'auteur

Nicolas Gary - 08.08.2017

Edition - Société - incipits littérature française - Duras Rousseau Camus - théâtre poésie roman


Ce sera probablement le dernier essai de Laurent Nunez que cette étude des premières phrases. Qu’ont-ils de si énigmatique, ces mots qui initient un roman, une pièce de théâtre ? Ces incipits, l’écrivain en a décortiqué une vingtaine pour tenter de percer une partie de ces mystères de la littérature. 


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Tim Regan, CC BY 2.0
 

 

Au commencement... était l’élève. Et l’élève est toujours perplexe. « Quand j’étais prof – et tout enseignant l’a entendu – les élèves demandent comment “on peut être sûr que l’auteur a voulu dire ça”. Ils interrogent le surrinterprétation, sans vraiment le comprendre. Et le tout avec un ton toujours doctoral », explique Laurent Nunez. Pour réagir, il se plonge dans les instructions officielles de l’Éducation nationale.

 

« Il est autorisé de faire du mot à mot pour l’explication de texte. Et avec l’incipit, nous sommes tous sur un pied d’égalité – presque. Dans le même temps, le commentaire composé a quelque chose de la tricherie, puisqu’il réorganise la matière littéraire. En examinant mot à mot, avec eux, les incipits, leur critique interprétative s’estompait. » C’est ainsi que le livre L’énigme des premières phrases a vu le jour.

 

Par la suite, c’est en travaillant au Magazine littéraire que l’idée se peaufine : pourquoi ne pas présenter aux lecteurs une réflexion technique sur la littérature ? Cela deviendra une chronique, Dernier mot, avant d’être produit sous cette forme d’essai. « C’est le troisième volet d’un triptyque, qui complète les deux premiers essais sur la littérature que j’ai déjà publiés. Mais désormais, je préfère rester dans la fiction », nous assure l’auteur.

 

La magie des premières syllabes

 

« Examiner les incipits, c’est véritablement saisir le premier lieu de rencontre entre le texte et l’esprit du lecteur. Et l’idée est de montrer que ces mots ont un sens spécifique, qui peut englober le livre, l’œuvre ou l’auteur lui-même. » 

 

Tout ne fonctionne pas suivant une règle établie par avance. « Suivant le texte, la magie varie : dans le théâtre, les scènes d’exposition sont très codifiées, tant chez les dramaturges que dans les pièces comiques. » Déjouer les codes devient alors une forme d’originalité, qui dépasse les où, qui, quand et comment.

 

Mais cette approche du commencement, c’est avant tout le début d’une multitude de significations. « C’est la signifiance de Benveniste : chaque livre possède une multiplicité de lectures qui ne seront jamais éteintes. En fait, on pourrait presque dire d’un livre qu’il est mauvais, quand on en épuise rapidement la signification. Les désaccords qui s’expriment autour d’un ouvrage ne sont pas problématiques : ce serait plutôt un gage de richesse. »
 

5 manières de commencer un roman – parmi d'autres


Travailler les incipits de Racine, Duras, Camus, Balzac, Proust, Rousseau ou Queneau, soit autant de démarches pour faire « l’éloge de la polysémie des œuvres », indique Laurent Nunez. Et si les textes débutent au XVIIe siècle, « c’est que l’on n’a pas le même rapport aux codes auparavant ».



 

Si la poésie est imprévisible, totalement libérée, le roman contient presque tous les possibles. « Les liens entre Zola et Duras, sont assez troublants : ils présentent leur personnage d’une manière assez proche. Mais le roman a cette capacité à aller explorer le champ des possibles. »

 

Des phrases-clefs pour saisir les êtres ? 

 

S’il reconnaît que Balzac a pu parfois l’arrêter, il est d’autres auteurs qui ne laissent aucune porte ouverte, « aucun tourniquet des significations, comme disait Barthes ». Pour exemple, Voltaire ? « Si l’on ouvre Candide, voici ce que l’on trouve : 

 

Il y avait en Westphalie, dans le château de M. le baron de Thunder-ten-tronckh, un jeune garçon à qui la nature avait donné les mœurs les plus douces. Sa physionomie annonçait son âme.

 

Or, on sait que Voltaire écrit des contes philosophiques, qui ont pour but de convaincre. Ils le font très bien – ou non, d’ailleurs – mais ils privent le lecteur de toute autre approche du sens. C’est une forme de contrainte exercée contre le lecteur, qui se retrouve pris dans une ornière, et obligé de la suivre. Voltaire devient un auteur autoritaire de la sorte. »
 

[Extraits] L'énigme des premières phrases ; comment (re)lire les classiques de Laurent Nunez


Probablement n’est-ce d’ailleurs pas pour rien que ce texte est parmi les plus étudiés, dans le secteur de l’argumentation. « C’est le contraire de la littérature, en somme. Il cesse d’être un classique pour devenir un scolaire : le livre dit ce qu’il veut dire, mais pas plus. On est dans la passivité d’un labyrinthe, dont le chemin s’impose, sans autre sortie – et de toute manière on ne peut pas se perdre. » 

 

Laurent Nunez – L’énigme des premières phrases – Éditions Grasset – 9 782 246 861 515 – 13 € 


Pour approfondir

Editeur : Grasset Et Fasquelle
Genre :
Total pages : 198
Traducteur :
ISBN : 9782246861515

L'énigme des premières phrases ; comment (re)lire les classiques

de Laurent Nunez(Auteur)

" Longtemps, je me suis couché de bonne heure. " " Aujourd'hui, maman est morte. " " DOUKIPUDDONKTAN, se demanda Gabriel, excédé. " Voici trois premières phrases parmi les plus célèbres de livres ô combien célèbres. Elles ouvrent A la recherche du temps perdu, L'Etranger et Zazie dans le métro. Ce livre en contient quinze autres (plus deux interludes) que Laurent Nunez examine, mot après mot, signe de ponctuation après signe de ponctuation. Tout ce que l'on peut deviner d'une oeuvre, et peut-être de son auteur, n'est-il pas contenu dans " sa " première phrase, si on l'étudie bien ? Dans les mots mêmes, leur arrangement, leur harmonie, se révèlent une pensée et l'homme (ou la femme) même qui l'ont conçue. Le nouvel essai de Laurent Nunez, aussi instructif qu'ironique, aussi passionnant que savant, interroge les premières phrases des chefs-d'oeuvre de la littérature française. Et l'on verra : un homme fou d'une femme (Racine) et une femme folle d'un homme (Duras) ; un écrivain qui perd sa mère (Camus) et un poète que sa mère abandonne (Baudelaire) ; des rôles qu'on joue très mal (Gide) et d'autres qu'il est interdit de jouer (Molière) ; des nuits où l'on est ivre (Mallarmé) et des lendemains où l'on n'arrive même plus à écrire (Barthes) ; le début d'une belle histoire (Zola) et la possible fin de l'histoire du monde (Aragon) ; la solitude (Rousseau) et l'amitié salvatrice (Flaubert), un homme qui n'ose pas dire qu'il est " hormosessuel " (Queneau) et un autre qui le dit à sa façon (Proust). Bref, la vie même, cette vraie vie qui comme dit Proust est la littérature. Italo Calvino avait écrit Pourquoi lire les classiques ?, voici le " comment (re)lire les classiques ? " des temps nouveaux.

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