Les questions de genres, pluridisciplinaires et sans idéologie

Julien Helmlinger - 23.03.2014

Edition - International - Genres - Féminisme - Société


Le concept de sexes ne se prête pas uniquement à passer du bon temps, et non, les filles n'optent pas naturellement pour le rose, ni les garçons pour le bleu. Les chercheurs sont aujourd'hui de plus en plus nombreux, au sein de diverses disciplines scientifiques, à tenter de décrypter les origines et autres mécanismes entrant en jeu dans la différenciation des femmes et des hommes dans les sociétés humaines. Les identités sexuelles dépendraient des cultures, des époques, pourraient se construire comme se déconstruire, se marginaliser où émerger des marges.

 

 

De gauche à droite : Silvera, Desveaux, et Rochefort

 

 

Au Salon du livre, la grande question des genres était débattue ce dimanche par trois spécialistes issus de domaines d'études bien distincts : Florence Rochefort, historienne spécialiste des féminismes, Rachel Silvera, économiste intéressée par les disparités salariales entre genres, ainsi que l'anthropologue Emmanuel Desveaux. Chacun à travers le prisme de sa spécialité abordait la question sous un angle différent, celle de l'histoire collective des sociétés, au niveau de l'organisation des genres, mais également de celui de la différenciation de codes virils comme féminins.

 

Pas d'idéologie mais l'étude de la construction sociale

 

Florence Rochefort ouvrait le débat en rappelant que chaque culture et époque aurait sa propre façon de penser et d'organiser cette différenciation des sexes. Un concept duquel découleraient plusieurs théories, des hypothèses, mais pas véritablement de réponse qui mettrait tout le monde d'accord. Selon elle, bien que certains crient au loup en entendant évoquer le terme «genres» ce questionnement ne serait pas en rupture avec ceux du passé, mais plutôt un prolongement avec les interrogations féministes des années 1960. Si le questionnement peut outrer certains, pourtant, « analyser des inégalités ce n'est pas faire de l'idéologie, cela retourne simplement de l'étude de la construction sociale », soutient Rachel Silvera.

 

Emmanuel Desveaux tente de remonter à la source, à la nature entre hommes et femmes, car il estime que dans tous les cas, les sociétés interprètent une nature dont elles ne peuvent s'affranchir, dans le cadre de leurs constructions. Il a coutume de distinguer diverses aires géographiques dans le cadre de son analyse. Il s'est intéressé aux peuples amérindiens, lesquels auraient trouvé leur ajustement en considérant que les deux sexes seraient « des êtres régis par deux temporalités différentes, d'ordre cosmique ».

 

En Australie, de même, il nous explique que l'on avait tendance à ignorer la paternaliste, à imaginer une complémentarité entre les sexes qui se perçoit à travers les rites initiatiques notamment celui du petit garçon que l'on va peu à peu arracher à la sphère des femmes pour le faire pénétrer le monde des hommes. En ce qui concerne nos sociétés occidentales, en revanche, la différenciation des sexes serait évocatrice d'une certaine forme de domination. 

 

Des rapports flous, entre complémentarités et dominations

 

« Les rapports sont toujours construits », ajoute Florence Rochefort, qui pense que même ces apparentes complémentarités relevées par l'anthropologue pourraient cacher des formes de domination, phénomène apparaissant notamment au travers de la propriété des outils, ou d'autres spécificités religieuses. Rachel Silvera précise que même si on ne les a pas toujours comptées, les femmes ont finalement toujours travaillé. Et pour elle, il n'y aurait encore aujourd'hui aucun pays égalitaire, estimant qu'il faudrait attendre plus d'un siècle encore pour que les femmes soient payées à salaire égal.

 

Pour l'anthropologue, il ne faudrait donc pas réduire la division des tâches à une simple expression de domination, mais garder en mémoire qu'elle revêt une importance symbolique. Il évoque ainsi le cas de la guerre, souvent réservé aux hommes bien qu'une femme pourrait également tenir une arme, ce qu'il impute à la séparation dans l'imaginaire des sociétés entre ce qui donne la vie et ce qui donne la mort. Une question qui resterait d'actualité au sein des armées, face à la féminisation des troupes.

 

Rachel Silvera ne semble pas entièrement d'accord sur ce dernier point, estimant quant à elle que la notion de guerre est un reflet du pouvoir, qu'elle renverrait à une hiérarchie non neutre et se pose la question de savoir si le pouvoir de donner la vie est respecté à la même hauteur. Emmanuel Desveaux lui oppose alors l'importance du rôle de l'éducation des enfants, souvent attribué aux femmes dans les sociétés humaines, et d'une importance centrale dans la société. Un pouvoir incontestable, mais qui selon l'économiste n'obtiendrait néanmoins pas de rétribution financière. Pour Desveaux, « on ne peut pas économiser toute notre perspective ».

 

Peut-on finalement s'appuyer sur les études de genres ?

 

Pour Florence Rochefort, il faudrait au préalable que ces recherches puissent se développer, car elles n'en seraient qu'à leurs balbutiements en France. Pas totalement acceptées, on ne leur reconnaîtrait pas de scientificité tandis qu'elles souffriraient de trop de préjugés même s'il existe bien quelques revues. Rien que l'intitulé, genres, suffirait à s'attirer des hostilités. C'est pourquoi elle estime qu'« il faudrait soutenir ce champ d'études, et combler le retard français en matière de livres, de documents et d'outils ».

 

En revanche, pour Emmanuel Desveaux : « Je pense que les études de genres n'existent pas, mais que toutes les disciplines se posent cette question organisationnelle centrale, celle des fondements de la société, et ce qu'il s'agisse d'économie, de sociologie, d'anthropologie... » Il estime que le regard sur la question reste encore trop écocentré, parfois misérabiliste alors que les objectifs de parité figurent aujourd'hui à tous les programmes politiques.

 

Et Rachel Silvera de conclure le débat en évoquant d'énormes progrès réalisés sur la dernière vingtaine d'années, mais en précisant toutefois que « le risque de voir reculer ces thématiques existe vraiment ».