Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Les rêveries du cycliste solitaire : Lance Armstrong, nouveau Rousseau

Xavier S. Thomann - 21.01.2013

Edition - Bibliothèques - Lance Armstrong - Bibliothèque - Australie


Le cycliste américain Lance Armstrong vient à peine de confesser ses fautes que, déjà, certains pensent qu'il faut revoir notre regard sur la grande oeuvre littéraire du sportif. Depuis sa victoire contre le cancer et ses succès au Tour de France, ses livres avaient conquis un public toujours friand de belles histoires qui finissent bien. Des livres témoignages comme les Anglo-saxons les aiment bien. Quelques petits malins en Australie ont proposé de ranger ses livres dans le domaine de la fiction. 

 

Lance Armstrong, Sports Illustrated, December 26, 2005

cliff1066™, CC BY 2.0

 

 

Au départ, pas mal d'internautes ont cru qu'il s'agissait d'une vraie mesure proposée par la bibliothèque en question. En effet, sur une photo on pouvait voir un petit panneau posé sur les étagères indiquant le changement d'emplacement des livres du Texan. Le panneau de la Sydeny Manly Library indiquait « Tous les livres non fictifs de Lance Armstrong seront transférés au rayon fiction. » 

 

La blague repose sur la distinction fiction/non-fiction utilisée pour classer les livres dans le monde anglo-saxon. Cela pourrait correspondre à une distinction entre documentaire et roman. Toujours est-il que cette bibliothèque a mis fin au canular en expliquant qu'il s'agissait d'une blague, plutôt inspirée dans la mesure où une bibliothèque n'est pas le lieu le plus comique du monde. 

 

Cela dit, une consultation interne va avoir lieu (pour savoir qui est l'auteur de la blague), car le changement de classification ne relève pas de l'autorité des bibliothécaires. Les responsables australiens ont expliqué : « Les bibliothèques ne peuvent pas arbitrairement reclasser la catégorie des livres, parce que cela dépend du numéro ISBN publié par la National Library. » 

 

De plus, on imagine assez mal les conséquences si une telle initiative était autorisée. En effet, à partir de quel moment une autobiographie devient-elle un roman plus qu'un témoignage ? Il pourrait en aller de même pour les livres d'idées et de philosophie. Par exemple, on verrait des bibliothécaires américains ranger les livres de Marx à côté du dernier Dan Brown. 

 

Consultons donc Rousseau (extrait des Rêveries) : 

Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frères, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient à eux.

J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi, puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ? Voilà ce qui me reste à chercher. Malheureusement, cette recherche doit être précédée d'un coup d'œil sur ma position. C'est une idée par laquelle il faut nécessairement que je passe, pour arriver d'eux à moi.

 

En définitive, ne faut-il pas appliquer à Armstrong le même traitement que celui réservé à un Rouseau ? Le mensonge, conscient ou inconscient, fait partie intégrante de toute autobiographie. C'est au lecteur que revient le rôle de faire le tri parmi les propos de l'intéressé. Par ailleurs, dans le cas du cycliste américain, ce dernier vient de nous faciliter la tâche.