Les sensitivity readers, nouvelle censure ou gage de respect ?

Camille Cado - 20.03.2019

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Le sensitivity reader est une nouvelle profession qui ne cesse de se développer aux États-Unis. Sa mission : passer au crible des ouvrages et relever des passages qui risqueraient d’être perçus comme offensants ou désobligeants — notamment envers les communautés minoritaires. Lecteur sensible, lecteur censeur ou encore contrôleur de sensibilité, plutôt sauveur des minorités ou porteur d'une nouvelle grille de lecture ? 

Censure?
(photo d'illustration : Horst Gutmann CC BY 2.0)


Les sensitivity readers traquent les extraits pouvant être reçu comme racistes, homophobes, ou encore misogynes par le public et qui pourraient échapper à l’auteur. Entre le (trop) politiquement correct et une simple bienveillance à l’égard des lecteurs, cette nouvelle tendance ne cesse d’agiter d’innombrables questions soulevées dans la controverse.

L’écrivaine américaine Marjorie Ingall a récemment publié un article dans le magazine Tablet pour défendre les sensitivity readers, notamment dans la littérature jeunesse. « Essayer de rendre les livres pour enfants plus authentiques et moins stéréotypés, ce n’est pas censurer. »
 

“Le sensitivity reader n’est pas une censure”


« Dernièrement, les intellectuels conservateurs ont exprimé leur horreur et indignation vis-à-vis de la notion de “sensitivity reader”, terme malheureux désignant des personnes comme moi qui lisent des manuscrits, à la demande de leur auteur, afin de s’assurer que celui-ci n’a pas écrit par inadvertance quelque chose de mal informé ou mal avisé », commence Marjorie Ingall.

Et en effet, rien que le terme de « sensitivity reader » laisse entendre que ce métier tend à « trop » moraliser les écrits, à « trop » prendre à cœur la réception de certains passages sur des minorités. 

L’écrivaine rappelle que ces lecteurs, dits aussi « experts », peuvent être un ami de l’auteur, parfois un universitaire, ou encore une personne issue des groupes dits marginalisés. Elle évoque cependant qu’aucun auteur n’a besoin de suivre les conseils de ce lecteur et, qu’« aucun contrat de livre n’a jamais été annulé sur les conseils d’un sensitivity reader. Le sensitivity reader n’est pas une censure. »

Marjorie Ingall tient aussi à redéfinir ce qu’est un sensitivity reader. Elle explique que ce ne sont pas des gens qui cherchent la petite bête, comme certains peuvent le penser, mais bien des experts qui aident les auteurs à parler de choses dont ils ne sont pas familiers.

Elle prend l’exemple de l’auteure Gayle Forman qui a fait appel à un sensitivity reader pour Where She Went (Là où j’irai, trad.Marie-France Girod, Pocket), un roman sur une adolescente violoncelliste. Elle a donc demandé à Alisa Weilerstein, experte dans le domaine, de lire son ouvrage pour relever les inexactitudes.

Gayle Forman a aussi eu recours à l’aide de la Société américaine pour la prévention du suicide pour éviter de « faire de gros dégâts » dans son texte et d'offenser les personnes qui auraient pu être concernées par le sujet. 

Mais, comme le déplore Marjorie Ingall, « les violoncellistes et les experts en santé mentale ne sont pas ce à qui les gens pensent en premier quand ils pensent aux sensitivity readers ». 

Pour I Have Lost My Way (Ce que nous avons perdu, trad. Luc Rigoureau, Hachette), Gayle Forman a même fait appel à un imam pour la relecture, et « sa contribution a rendu le livre tellement meilleur, émotionnellement », a-t-elle déclaré. En somme, un sensitivity reader s'apparenterait à un lecteur-correcteur expert dans un certain domaine.
 

Sensitivity reader : nécessaire pour la littérature jeunesse


Pour l’auteure américaine, les sensitivity readers sont d’autant plus importants dans la littérature jeunesse. Elle donne l’exemple de A Birthday Cake for George Washington de Ramin Ganeshram. Un livre dénoncé comme raciste en 2016, qui a finalement été retiré de la vente, ce qui aurait pu être évité si justement il avait été examiné par un sensitivity reader.

Et si des auteurs blancs peuvent écrire sur des personnes de couleurs, des écrivains non handicapés sur des personnes handicapées, des écrivains hétérosexuels et cisgenres sur des personnes LGBTQ, « ils doivent juste être plus sensibles, et plus prudents » précise-t-elle. Et les sensitivity readers sont là pour les sensibiliser à certains propos, certains épisodes qui pourraient involontairement blesser les personnes issues de ses communautés. 

« Il n’y a pas de faiblesse ni de lâcheté à reconnaître que vous ne savez pas ce que vous ne savez pas », a affirmé l’écrivaine Julie Berry. 
« Nous savons tous à quel point il est dérangeant de se voir dépeints d’une manière légèrement décalée. Pourquoi ne voudriez-vous pas être le plus précis possible et le plus respectueux possible sur l’humanité réelle et vécue des personnes que vous décrivez ? » 

« Quand ton livre contient des sciences ou des mathématiques, les gens ne voient pas d’inconvénient que tu appelles ton ami scientifique pour avoir des détails sur E = mc2. et bien c’est pareil lorsque tu dois dépeindre une personne d’une certaine communauté dont tu ne fais pas partie », reprend Heidi Hellig.

Heidi Hellig a elle-même été sensitivity reader. Elle explique qu’elle lisait un roman écrit par un écrivain blanc dans lequel il mettait en scène un personnage métis qui voulait changer de couleur de cheveux. Elle-même métisse, elle a déploré le fait que ce dernier opte pour le blond.

« J’ai dit à l’auteur qu’on reprochait souvent aux Asiatiques leur couleur de cheveux et que le blond était perçu comme une couleur supérieure. Ce n’est pas grand-chose, mais les lecteurs non blancs savent de quoi je veux parler, de ces normes de beautés occidentales. Et cela peut-être dévastateur pour les enfants, ils peuvent penser que leurs cheveux sont moches parce qu’ils ne sont pas blonds. » 
 

Des minorités encore sous représentés


Pour Marjorie Ingall, la haine que peut attiser ce nouveau métier émane principalement d'hommes blancs, non issus de minorités, qui ne peuvent pas comprendre qu’un passage puisse toucher et offusquer un certain public. 

« Il peut être déconcertant d’être confronté à de tels préjugés, et des préjugés historiques et culturels. Nous avons déjà l’impression que nos propres voix sont réduites au silence, et quand on nous entend, ce n’est que pour évoquer des clichés » déplore-t-elle. 
 
En effet, elle souligne que les représentations de personnes de couleurs dans la littérature pour enfants sont rares. L’éditeur Lee & Low note que « 37 % de la population américaine est composée de personnes de couleurs, mais seulement 13 % des livres pour enfants publiés au cours des 24 dernières années ont un contenu multiculturel ».


Commentaires
C'est complètement stupide.

Chacun n'est représentatif que de lui-même.

Sous-entendre qu'il existerait une unité de représentation au sein des communautés représentées, c'est la plus grande injure que l'on puisse faire aux personnes qui la composent.

Et ça, aucun sensitivity readers n'y pourra rien changer.

Ce monde a complètement perdu la raison.
Le chemin vers la pensée unique est pavé de bonnes intentions et nous conduit vers la paix, dans l'acceptation de l'autre... si il est en tous points pareil wink
Interpellant à double titre.

1) Je pose ma candidature comme sensitivity reader (78 ans,"athée de religion juive", sioniste de gauche).

2)Les réactions d'autres sensitivity readers seraient très intéressantes à lire.
Bref, le sensitivity reader n'est ni bon ni mauvais, ce qui compte c'est l'usage qu'on en fait.

(par exemple, si votre manuscrit est critiqué par un représentant d'une minorité, en faire immédiatement état sur les rézosocios : buzz assuré !)
Et la censure continue....
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