Les socialistes contre la réduction de peine par la lecture et le livre ?

Nicolas Gary - 10.06.2014

Edition - Justice - Christiane Taubira - Hervé Gaymard - livres prison


L'amendement 474 présenté dans le cadre de la réforme pénale, intitulée Prévention de la récidive et individualisation des peines, a finalement été rejeté. Soutenu par les députés Hervé Gaymard et Jean-Frédéric Poisson, il n'a pas retenu l'attention des socialistes, assure ce dernier, qui déplore la décision de rejet. L'amendement envisageait qu'« une réduction supplémentaire de la peine peut être accordée aux personnes condamnées qui lisent un livre et en font un compte rendu écrit ».

 

 

Christiane Taubira

Parti socialiste, CC BY NC ND 2.0, sur Flckr

 

 

Pour M. Poisson, c'est une réaction des socialistes qui est à regretter : l'idée d'une réduction de peines par la lecture « devrait faire l'objet d'un large consensus politique, ce qu'ont parfaitement compris les groupes Ecologiste et Radical en votant cet amendement avec le groupe UMP ». La France, replacée dans le sillage des plus grands auteurs, aurait dû rectifier le tir, et il est regrettable que « la lecture ne soit pas placée au cœur d'une politique de réinsertion responsable et raisonnable ».

 

La lecture apporte avec elle différentes actions possibles « comme la lutte contre l'illettrisme, le développement des activités culturelles autour du livre, la rénovation des bibliothèques pénitentiaires, le développement du travail en détention autour des métiers du livre et la réinsertion par la formation professionnelle dans l'industrie du livre ». Autant de mission que remplit l'association Lire pour en sortir, présidée par Me Alexandre Duval-Stalla, qui avait participé à la rédaction de l'amendement. 

 

Or, le groupe socialiste, à l'Assemblée nationale, a manifestement rejeté l'amendement au cours du vote. « Hervé Gaymard et Jean-Frédéric Poisson appellent le gouvernement et le Parti socialiste à soutenir cette proposition de bon sens afin de donner à chaque personne détenue, quel que soit son niveau d'éducation, un accès à la lecture pour favoriser sa réinsertion. »

 

De trop bonnes intentions 

 

L'exposé sommaire ne contenait pourtant que des bonnes choses 

 

Lire de la bonne littérature sert à apprendre – de manière directe et intense, celle de l'expérience vécue à travers la fiction – ce que nous sommes et comment nous sommes, dans notre intégrité humaine, à travers nos actes, dans la solitude et dans le réseau de relations qui nous lie les uns aux autres, dans notre présence publique et le secret de nos consciences, cette somme extrêmement complexe de vérités contradictoires dont est faite la condition humaine.

Placer la lecture au cœur du processus de détention et de réinsertion, c'est assurer pleinement les objectifs d'une politique pénale responsable, à savoir relever l'homme en faute par l'éducation d'un travail qui lui mette l'outil de relèvement et permettant à sa sortie de l'aider à se reclasser parmi ses concitoyens.

Par la lecture, diverses actions pourront être menées et renforcées comme la lutte contre l'illettrisme, la rénovation des bibliothèques pénitentiaires, le développement des activités culturelles autour du livre, le développement du travail en détention autour des métiers du livre et la réinsertion par la formation professionnelle dans l'industrie du livre.

Lieu d'échanges et de culture, les bibliothèques pénitentiaires sont le seul lieu hors des tensions de la détention. C'est pourquoi, au-delà des actions relevant du livre et de la lecture, la bibliothèque a vocation à être le socle de l'ensemble des activités culturelles programmées au sein des établissements pénitentiaires.

 

On ne rigole pas avec la lecture

 

Alors qu'un programme similaire a été proposé au Brésil, avec un certain succès, et qu'il est discuté en Italie, avec la même finalité, on comprend difficilement les raisons qui ont poussé les parlementaires à rejeté cet amendement. Y avait-il réellement « matière à sourire », comme l'indiqua le député Poisson, lors de sa prise de parole ? 

Premièrement, la lecture est à l'évidence un puissant moyen de réinsertion. On sait bien, quand on s'intéresse à la détention et au monde carcéral, que l'illettrisme y est très présent. Qu'on entre ou qu'on sorte de prison, l'accès à la lecture et à tout ce qui y est relatif – l'entretien des bibliothèques, leur gestion, toutes les activités périphériques au fait de lire en tant que tel – est à l'évidence un puissant facteur de réinsertion. 

 

Deuxièmement, nous débattons depuis plusieurs jours de l'opportunité d'une mesure permettant d'éviter l'enfermement – sous quelque forme que ce soit – des personnes coupables de délits ou de crimes. Nous voulons aider ces personnes à sortir de l'enfermement.

L'esprit de cet amendement consiste à relier ces deux éléments.

Le rapporteur, pour sa part, opposera la difficulté d'« un dispositif aussi rigide », en regard d'un nombre de jours de remise de peine, par rapport au nombre de lecture. « D'une part, d'autres activités que la lecture pourraient justifier des remises de peine si elles sont accomplies dans de bonnes conditions : le sport, le cinéma, le théâtre… » Et par ailleurs, comment faire avec les détenus qui ne seraient pas francophones, ou analphabètes ? « Comment juger la pratique de la lecture, quand il s'agit de langues rares ? »

 

Inégalité devant la lecture : et devant le sport ?

 

Christiane Taubira, Garde des Sceaux insistera sur les questions d'égalité, dans des « établissements pénitentiaires, [où] le taux d'illettrisme s'élève à plus de 27 % ». Mais surtout, elle rappellera l'article 721-1 qui introduit « une réduction supplémentaire de la peine peut être accordée aux condamnés qui passent avec succès un examen scolaire, universitaire ou professionnel traduisant l'acquisition de connaissances nouvelles, ou en justifiant de progrès réels dans le cadre d'un enseignement ou d'une formation ». On comprend alors mal que l'approche de la lecture n'ait pas été acceptée, par complémentarité avec le texte cité. 

 

Et comme le soulignera le député Jean-Frédéric Poisson, «  si toutes les dispositions devaient s'appliquer à tous les détenus, sans exception, sans restriction, sans condition, et de manière universelle, nous n'en prendrions pas ! Le sport est un bon exemple : l'âge ou la maladie empêchent beaucoup de gens d'y avoir accès ».

 

Il faut espérer que cet amendement puisse revenir, différemment formulé, peut-être, pour mieux convenir aux impératifs des rangs socialistes. Mais il est vrai que Victor Hugo proposait d'ouvrir des écoles, pour fermer des prisons, pas de faire lire dans les prisons.