Les vieux livres, la poussière et les souris (non informatiques)

Marie Lebert - 06.02.2015

Edition - Bibliothèques - bibliothèque Granville - témoignage travail


J'ai débuté ma carrière (un bien grand mot…) dans le monde du livre en faisant le beau métier de bibliothécaire, qui a d'abord consisté à chasser quelques dizaines de souris puis à nettoyer quelques centaines de vieux livres dans la belle ville de Granville, en Normandie, avant de monter une petite bibliothèque de quartier. Après deux ou trois autres expériences plus courtes sous d'autres cieux, j'ai décidé de m'intéresser au livre numérique, qui ne prend pas la poussière et n'intéresse pas les souris. Ma première expérience avec le livre imprimé reste toutefois un bon souvenir.

 

la place Cambernon:

Xfigpower CC BY-SA 3.0 commons.wikimedia.org

 

 

Granville, malgré son nom, n'est pas une très grande ville, on lui compte environ quinze mille habitants. Tous ceux qui y passent en tombent amoureux sans trop savoir pourquoi. Il y a du schiste, du granit, du sable, des rochers, un port, et beaucoup de vent, de mouettes et de vagues. Le cœur de la Haute Ville est la place Cambernon, avec ses commerces et sa halle à Poisson à trois arcades et à l'austère architecture de granit. Et, bien sûr, La Rafale, son café de quartier, sans lequel je ne serais plus là pour écrire ces lignes.

 

Une ancienne halle à poissons

 

C'est là. C'est là ? Oui, la halle à poissons est devenue bibliothèque. Existe-t-il dans le monde une autre bibliothèque dans une halle à poissons ? Des vitres dépolies qu'on nettoie de l'extérieur au jet d'eau, des pierres de granit gris sur lesquelles les enfants ne peuvent pas dessiner, une immense porte peinte d'une solide peinture vert bouteille résistant aux affres du temps (et depuis repeinte en blanc cassé).

 

J'aurais bien voulu que la porte soit plus petite, à cause de l'air froid s'engouffrant dans le bâtiment l'hiver. J'aurais voulu aussi que les carreaux soient en verre non dépoli, pour plus de clarté, et pour que de l'intérieur on puisse voir la place et de l'extérieur les livres. J'aurais voulu encore que les fenêtres s'ouvrent et se ferment, comme toute fenêtre digne de ce nom, mais celles-ci restaient définitivement fermées depuis de nombreuses années, depuis qu'elles avaient été repeintes et que la peinture beige avait agi comme un mastic sur leur pourtour (mastic qui a enfin cédé beaucoup plus tard). Je suis plutôt du genre difficile.

 

Trois étages et quatre niveaux

 

La bibliothèque-halle à poissons comprend quatre niveaux : le rez-de-chaussée avec le (futur) service de lecture publique, le premier étage avec les livres anciens sur les rayonnages, le deuxième étage avec les vieux livres dans les cartons, et le grenier avec les journaux officiels. La superficie totale au sol est de soixante-quinze mètres carrés, trottoir non compris.

 

Le rez-de-chaussée est relié au premier étage par un escalier ordinaire dont le bois très glissant avait été recouvert d'une moquette après l'un de mes vols planés particulièrement douloureux. Le premier étage est relié au second étage par un escalier beaucoup plus ancien aux marches inégales et encore plus glissantes, avec une rampe évoquant une piste de ski extrême. Le deuxième étage est relié au grenier par une échelle de meunier située face à une fenêtre intérieure. Si d'aventure on ratait une marche, on se retrouvait projeté contre la fenêtre, on passait au travers et on était expédié au rez-de-chaussée illico presto, le plus court chemin pour aller boire une bière au café d'en face. J'ai manqué faire le grand saut plusieurs fois, et j'ai demandé qu'une cloison de bois remplace la fenêtre, sans succès. J'aimerais savoir s'il y a une cloison maintenant, bien que la bibliothèque ait déménagé en centre-ville et bien que les étages soient maintenant trop vétustes pour qu'on y monte, d'après ce qu'on m'a raconté.

 

La vénérable poussière des ans

 

C'est là. Des livres en quantité, et de la poussière, beaucoup de poussière, la vénérable poussière des ans, m'a-t-on expliqué. J'ai bouffé de la poussière pendant deux ans, et n'ai jamais autant utilisé de savon et de lessive que ces deux années-là, le savon pour la toilette du soir parce qu'on aurait cru que je travaillais chez un charbonnier, et la lessive pour les vêtements à laver tous les jours parce qu'ils ressortaient noirs de crasse après les équipées du jour.

 

la bibliothèque de face:

HaguardDuNord CC BY-SA 3.0 commons.wikimedia.org

 

 

On m'avait expliqué que la poussière était l'inévitable compagnon des livres, ce qui est vrai, mais il y a poussière et poussière. Quand on ne peut pas ouvrir un livre sans être entouré d'un épais nuage, cela devient inquiétant. Deux ans de ménage sans aspirateur – le modèle du lieu n'aspirant plus qu'à une retraite définitive, tout comme l'installation électrique ambiante – m'ont permis une longue analyse comparée de la qualité des chiffons de ménage disponibles sur le marché, et de l'incidence des formes et des couleurs sur l'efficacité du travail.

 

Le nettoyage des reliures

 

Après le ménage du siècle, le nettoyage des reliures de livres anciens. La formule de la Bibliothèque nationale a été pratiquée sur cinq mille livres environ par Graziella et moi. Prendre une série de vingt livres. Passer un chiffon à poussière sur les reliures. Le chiffon vert est conseillé, mais pas obligatoire. Enduire les reliures de savon Brecknell, savon de sellerie qui nettoie le cuir et fait revenir les ors. Choisir ensuite la couleur indiquée dans la gamme des tubes de cire Baranne étalés sous vos yeux (spécifiques au traitement des reliures, à ne pas utiliser pour vos chaussures, et réciproquement). Veiller à ce que ce ne soit pas la cire, mais les tubes qui soient étalés sur votre table de travail. Frotter avec un chiffon de laine jusqu'à ce que l'ouvrage scintille de mille feux. Pour le chiffon de laine, aucune couleur n'est conseillée.

 

C'est seulement ensuite qu'on a pu ouvrir les livres pour les estampiller et les inventorier. Les cuirs étaient tellement secs qu'on les aurait cassés en ouvrant les livres plus tôt. La formule de la Bibliothèque nationale est excellente et je l'ai souvent communiquée à nos visiteurs, qui trouvaient que nos livres anciens étaient très beaux, preuve que nous n'avions pas frotté pour rien. J'avais même photocopié la formule de la Bibliothèque nationale (relookée par nos soins) pour l'offrir lorsque la question m'était posée. Mais, tout comme pour le ménage, je n'envisage pas de nettoyer de nouvelles reliures, même si celles-ci sont chargées du poids des ans, si elles sont très luxueuses ou si elles sont l'oeuvre des plus grands relieurs. Ces deux années passées à frotter m'ont largement suffi.

 

Le grenier, caverne d'Ali Baba en version pauvre

 

Une autre hantise qui me reste de mon travail à Granville, c'est celle des rangements de grenier. On m'avait juré que le grenier était vide et - contrairement à mes bonnes habitudes - je n'étais pas allée vérifier cela de visu. Et puis, un beau jour, les services municipaux sont venus traiter la charpente contre les bestioles diverses qui y régnaient depuis fort longtemps, et c'est là que j'ai mesuré l'étendue du désastre, lorsque je suis montée et qu'il a fallu fourrer au plus vite une multitude de documents sous une grande bâche noire pour éviter qu'eux aussi ne soient traités comme la charpente. Il y avait des livres, des revues et des affiches par centaines et centaines, alors qu'on venait de terminer le ménage du siècle sur les trois autres niveaux. J'en aurais pleuré.

 

Nouvelle commande de chiffons de ménage (verts, couleur de l'espoir) à l'atelier municipal, et le grenier s'est petit à petit vidé de ses divers trésors, trésors qui sont partis au musée du Vieux Granville pour les documents non imprimés (harpons de baleine, lances africaines, sceaux, pièces de monnaie, et autres objets hétéroclites), ou trésors que j'ai découverts avec stupéfaction comme ces affiches anciennes pliées en huit, en seize ou en trente-deux, colorées, immenses : affiches de carnaval, affiches de régates, affiches de grandes fêtes locales et régionales, affiches du 14 juillet, dans un état catastrophique, scotchées, déchirées, sortant d'un long sommeil. C'était beau, on se serait cru dans la caverne d'Ali Baba, avec la poussière en plus et les lingots en moins.

 

Les souris, nos premières lectrices

 

Un autre épisode de taille fut celui des souris. On m'avait prévenue que la bibliothèque était un de leurs terrains de jeux. J'avais été quelque peu étonnée de la placidité avec laquelle on m'avait annoncé la bonne nouvelle et m'étais inquiétée de cette présence inopportune. Mais, comme pour le reste, il paraît que cela avait toujours été comme ça.

 

J'ai adopté un chat, mais il préférait gambader sur les toits de la Haute Ville avec ses congénères, on le comprend aisément. Ensuite ce fut le tour des tapettes, absolument inefficaces, et enfin celui des graines oranges préconisées par les services municipaux, qui devaient les tuer en un clin d'oeil et n'ont rien tué du tout. Les souris ont cependant fini par se lasser et par disparaître de la circulation, je me demande encore comment, sans doute à cause du va-et-vient continuel dans les étages.

 

Figurez-vous que les souris aiment particulièrement les journaux officiels. J'ai toujours rêvé du jour où le maire de la ville me demanderait un journal officiel dans lequel le texte du décret dont il avait justement besoin aurait disparu mangé par une souris – ce journal aurait été une pièce à conviction pour appuyer mes dires –, mais le cas ne s'est malheureusement jamais produit.

 

Ensuite, excédée par ces paquets de journaux empilés à l'horizontale et retenus en paquets par une vieille ficelle de chanvre beige presque toujours trop courte, histoire de corser la difficulté, j'ai utilisé les collections de la chambre de commerce, sise rue Lecampion, près du port. Ces collections avaient deux avantages énormes par rapport aux nôtres : d'une part, elles étaient rangées dans des cartons, d'autre part elles étaient classées à la verticale. En un mot, c'était pratique d'utilisation.

 

Le chauffage, un bien rare et précieux

 

Pour en revenir à ma halle à poissons, je n'ai pas encore raconté que la bibliothèque se trouve au-dessus d'un puits. Un puits plein d'eau, bouché par un cercle de béton lorsque les livres ont remplacé les poissons à l'étal. Question humidité, me direz-vous, ce qui n'était pas un problème pour les poissons le devient pour les livres. Réflexion très juste, et qui vaut aussi pour la température. Il m'a fallu cinq ans pour obtenir un chauffage digne de ce nom. Dans mes rares moments de repos, j'étais assise sur le seul chauffage qui marchait à peu près, un gros cube orange et marron rempli de briques réfractaires sur lequel on pouvait poser les fesses sans aucun risque de se brûler, ce qui permettait de vérifier, si besoin était, que la chaleur dégagée n'était pas excessive.

 

Comme pour tant d'autres choses, il a fallu attendre la bonne volonté des élus. Elle s'est enfin manifestée après que le nouveau maire-adjoint chargé des affaires culturelles a vérifié par lui-même, lors de plusieurs réunions dans nos locaux, que mes réflexions sur le froid ambiant n'étaient pas dues à des états d'âme, mais qu'elles correspondaient bien à la faible température indiquée par le thermomètre. Ensuite il a fallu attendre les crédits, mot fatidique qu'on a à la bouche au moins une fois par jour. Et puis les appareils de chauffage sont arrivés quelques jours avant mon départ de cette illustre maison.

 

animation sur la place:

Claude Rayon CC BY-SA 4.0

 

 

 

Un peu plus tard, lors d'une visite de courtoisie à l'équipe en place (qui était passée d'une personne et demie à trois personnes), j'ai pu vérifier de visu qu'il faisait chaud et qu'il n'était plus nécessaire de mettre quatre pulls et deux paires de collants sous un pantalon pour survivre pendant les mois d'hiver. Les gens du quartier ne sont plus contraints d'apporter aux bibliothécaires des citrons et des médicaments homéopathiques contre la grippe, comme c'était le cas lorsque le rhume ou la bronchite me tenaillaient et que je me demandais comment j'allais tenir jusqu'à sept heures du soir et si j'allais réussir à ouvrir la bibliothèque le lendemain. Le service public avant tout.

 

Une longue addition

 

La bibliothèque était un lieu qui ressemblait à une longue addition : halle à poissons + puits bouché + poussière + froid + grenier + souris + divers. Je pensais être tombée sur l'exception des exceptions, le cas unique dans la France de l'époque, la dernière bibliothèque municipale sans livres récents et sans service de prêt, la bibliothèque à sauver après cent ans de laisser-aller (les bibliothécaires précédents, quoique très compétents, étant vraiment très âgés, septuagénaires sinon octogénaires), en bref je devenais l'Indiana Jones de ce modeste lieu.

 

Mais plusieurs personnes de passage m'ont assurée que le cas était moins exceptionnel que je ne le croyais. Malgré les quelques autres lieux humides et crasseux qu'on a pu me décrire pour me démontrer que cela existait ailleurs, et que je me suis empressée d'aller visiter en personne, je reste néanmoins persuadée que l'addition des problèmes était assez exceptionnelle – et l'absence d'aspirateur aussi. L'aspirateur est arrivé beaucoup plus tard lorsque l'installation électrique a été refaite, deux bonheurs au lieu d'un.

 

Une question vous brûle les lèvres : vous n'aviez pas d'aspirateur, mais vous aviez peut-être une photocopieuse ? Non, cet appareil moderne n'a fait son apparition à la bibliothèque que plus tard, et je n'y étais plus. A « mon » époque, on transportait les documents à pied jusqu'au centre ville et on utilisait la photocopieuse de la mairie après avoir pris son tour et fait la queue. Pour les articles de journaux locaux reliés par année, ou par deux ou trois années, cela donnait des matinées très physiques. Allez voir les collections reliées du Granvillais, du Journal de Granville ou de La Manche Libre et vous comprendrez. Mais que ne ferait-on pas pour son public ? On ne dit pas assez que le métier de bibliothécaire est un métier très physique.

 

Une autre difficulté était l'usage du téléphone (fixe, à l'époque). Si on pouvait m'appeler de la France entière, je ne pouvais téléphoner que dans la commune. Pour les appels extérieurs, je devais descendre à pied à la mairie, en centre ville. Comme par hasard, mon correspondant était absent pour quelques minutes ou alors sa ligne était désespérément occupée. Le temps, c'est de l'argent, dit-on. Pas ici. Cinq ans ont été nécessaires pour obtenir une ligne de téléphone normale, alors que les discussions concernant la création du service de prêt n'avaient duré que deux ans. Bientôt l'invention du courriel faciliterait enfin la vie des bibliothécaires.

 

La bibliothèque tourne plein pot

 

Nous abordons maintenant une timide entrée dans le monde moderne. La bibliothèque – devenue une petite bibliothèque publique de quartier - servait à peu près à tout, y compris bien sûr à emprunter des livres et à se documenter. On avait dépassé l'âge des cavernes, il y avait un service de prêt de cinq mille livres et revues, un petit secteur pour les enfants (créé à partir des livres pilonnés de la bibliothèque départementale, que nous avions rafistolés avec force plastique adhésif), une salle d'étude avec fonds normand, fonds maritime, documents iconographiques et archives municipales. Les affiches du grenier avaient entre-temps retrouvé une nouvelle jeunesse. C'était tout petit, bien sûr, toujours sur soixante-quinze mètres carrés, mais cela avait le mérite d'exister et de bien fonctionner.

 

Ensuite j'ai diversifié un peu nos activités parce que, vu les crédits alloués à la bibliothèque, on n'achetait pas des centaines de livres. Alors… Alors la bibliothèque servait de salle de réunion, de centre d'animation culturelle, d'entrepôt pour les affiches de spectacles, de secrétariat pour les associations, de bureau d'écrivain public, de salle de spectacle pour enfants, de cabine pour la sonorisation du bal du 14 juillet, de magasin occasionnel pour les victuailles ou les lots de la fête de la Haute Ville en août, de boîte à lettres pour pas mal de gens, et j'en passe.

 

L'appel du large

 

J'aurais encore beaucoup à raconter, peut-être dans une autre vie. Quand j'ai compris que le local pressenti pour une bibliothèque pour enfants près de la mairie allait finalement devenir un restaurant pour personnes âgées, quand j'ai compris qu'un déménagement en centre ville faisait partie des projets très lointains, quand j'ai compris que les crédits resteraient à peu près les mêmes, quand j'ai compris qu'on serait encore pour longtemps une personne et demie à faire tourner la boutique, quand j'ai compris que la mairie n'avait pas l'intention d'embaucher une remplaçante pour que je puisse prendre des vacances cumulées depuis cinq ans, j'ai décidé de quitter les lieux et d'aller voir ailleurs.

 

J'ai quand même attendu que Graziella obtienne un temps complet, que les appareils de chauffage soient livrés et installés pour l'hiver suivant, et que la ligne de téléphone passe de ligne réduite à ligne normale. Cela a pris encore huit mois. Bien sûr, la situation n'était pas très brillante, mais l'époque héroïque était révolue.

 

Des collègues m'ont dit qu'il fallait dix ans pour faire changer les choses. Ils ont sûrement raison. Mais j'avais fait mon temps, et cinq ans et deux mois me semblaient suffisants. Le mouvement était lancé pour installer la bibliothèque dans le monde moderne. En 1998, la bibliothèque quitte la Haute Ville pour devenir une belle médiathèque en centre ville. En 2015, la médiathèque emploierait une quinzaine de personnes, si mes informations sont bonnes.

 

Quant à moi, comme dit la chanson, j'ai pris mon sac et je suis partie, en pleurant comme une fontaine parce que je quittais Granville, et follement soulagée de quitter ma halle à poissons pour aller courir le monde.

 

La suite, brièvement relatée par Jean-Paul