Libérer les auteurs classiques africains du joug colonialiste

Nicolas Gary - 08.11.2019

Edition - International - auteurs africains colonialisme - front libération classiques - rachats droits auteurs


On peut citer Ahmadou Kourouma, Ferdinand Oyono et bien d’autres écrivains, dont les écrits découlent de l’époque coloniale. Une France qui, en matière d’édition, s’incarne dans le petit territoire de Saint-Germain des Près, avec ses manières feutrées et ses coups de poignard. Ici, c’est un coup de colère qui résonne. De quoi faire désordre…


Librairie de France, à Abidjan - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

Dans une tribune publiée par Le Monde Afrique, un groupe qui se présente comme le Front de libération des classiques africains, pose le débat. Quel que soit l’auteur, son pays africain d’origine, c’est encore et toujours aux éditeurs parisiens que l’on achète les livres. 
 

Les classiques africains, prisonniers...


Or, souligne le texte : « Ces œuvres sont à la fois causes et conséquences de la colonisation. » Et si les maisons d’édition qui les ont fait paraître restent détentrice des droits, par le saint truchement des contrats, ces livres sont devenus des classiques. Plus encore, « leurs auteurs de réinventer une voie artistique, une langue, un regard qui, tout le monde le reconnaît, ont apporté un souffle nouveau aux canons littéraires de la langue française ».

Alors quid ? « Rendre l’indépendance à ces œuvres qui continuent de façonner les connaissances et les imaginaires africains est un devoir, une responsabilité historique », indiquent les signataires. Restent à trouver les moyens pour ce faire. Et ils existent.
 
La première idée passerait par la constitution d’un fonds, qui servirait alors à racheter aux éditeurs les droits africains, pour « les rendre à leurs ayants droit ». Estimation ? Oh, « à peine l’équivalent de quelques dizaines de limousines ministérielles ou de voyages en jet privé dont les officiels nègres ne se privent jamais ».
 

Rendre à César ce que l'époque coloniale a produit 


En contrepartie, lesdits ayants droit négocieraient avec les éditeurs locaux, pour s’assurer que les textes puissent être réédités sur place, par des maisons qui exploiteraient alors dans des conditions commerciales plus proches de la réalité économique des habitants et des territoires. Les éditeurs parisiens continueraient de disposer des droits pour le monde entier — à l’exception de l’Afrique.

Mais pourquoi ne pas racheter les droits dans leur intégralité, d’ailleurs, si les sommes collectées le permettent ?

L’autre piste est plus virulente, celle « d’une “restitution” pure et simple ». Certains y songent, sérieusement. Et estiment que « les milieux littéraires ont toujours porté les valeurs d’émancipation des peuples. Avec les indépendances, ils doivent faire acte d’autosabordage en relâchant leurs prises africaines d’époque ». 

Sauf que le Front de libération des classiques africains voit dans cette voie « une position de supplique ». Et de conclure : « Ces classiques sont notre nouveau sacré. Celui-là est vivant. On ne demande pas de nous le rendre. Nous allons le prendre. » 
 

25 à 30 ouvrages, tout au plus


Oups ? Non : rien à craindre. Parce que l’union fera la force, l’enjeu est avant tout de publier ces livres dans des conditions économiques favorables, sans priver personne, nous explique Armand Gauz, joint par téléphone et signataire de cette tribune.

Armand Gauz - festival du premier roman de Chambéry 2019
Armand Gauz - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

« Évidemment, nous mettons un grand coup de pied dans la fourmilière : c’est pour affiner aussi la réflexion. Car, véritablement, on ne parle pas de l’ensemble des auteurs africains qui ont été publiés durant l’époque coloniale. Non : ce sont 25 à 30 ouvrages, clairement identifiés qui sont en jeu. »
 
De fait : des classiques francophones, d’auteurs africains. « Voyez jusqu’où cela va, les conséquences que cet état d’esprit a pu avoir : moi-même, je n’ai jamais eu l’idée d’envoyer à un éditeur ivoirien un manuscrit. Et je suis natif d’Abidjan ! Notre idée est de changer tout cela. »

Surtout que l’approche « est économiquement bonne pour tout le monde. Pour les héritiers de Kourouma, par exemple, cela ne change rien à la commercialisation sur le territoire français : ils percevront les revenus des ventes comme c’est déjà le cas. Nous allons au contraire ouvrir de nouvelles sources de revenus. »

Et si le texte laisse entendre un coup d’État, c’est en réalité tout le contraire que mijote le Front de libération. Objectif : négocier, signer des accords. Se placer « à l’opposé de la démarche de restitution des statuettes : nous voulons trouver des solutions pour des contrats territoriaux africains ». 
 

“La cause est noble, non ?”


Bien sûr, une démarche provocatrice ne fait jamais de mal, car sur le fond, « le montant nécessaire est celui d’un appartement parisien — disons 400.000 €. Ce n’est pas grand-chose pour racheter ces ouvrages et leur force symbolique. Et que nous sommes-nous, nous écrivains, sinon des fabricants de symboles ? »

Ainsi, que ce soit pour le Sénégal, le Mali, le Bénin, la Côté d’Ivoire — plus largement, toute l’Afrique subsaharienne francophone, mais également l’Afrique du Nord — le Front entend rendre les livres, leurs auteurs, aux territoires, aux éditeurs, qui sauront les diffuser. « Aux éditeurs, nous disons : Faites-nous une proposition. Et ça se jouera avec chaque maison. »

Il faut être honnête : pour les éditeurs parisiens, les revenus liés à cette exploitation ne représentent pas un enjeu économique majeur, quand ils s’en chargent eux-mêmes. A contrario, « plutôt qu’une diffusion confidentielle portée par une maison parisienne, nous pouvons renverser l’injustice que ce monstre a engendrée ces 60 dernières années, avec une dynamique vertueuse. »

Avant de conclure en riant : « Et puis, la cause est noble, non ? »

Assurément…

Il serait d’ailleurs plus réaliste encore, plutôt que de solliciter la création d’un fonds, de négocier, sans nécessairement de contrepartie financière, la révision de ces contrats. Pour certains, ils ont été passés voilà plus de 60 ans : il deviendrait totalement légitime de les renégocier, en regard des nouveaux usagers voire des législations qui ont évolué.

« On pense trop souvent qu’un contrat est gravé dans le marbre », nous indique un agent littéraire. « C’est tout le contraire, surtout avec de pareilles temporalités. »


Front de libération des classiques africains : Alain Serge Agnessan, écrivain ; Kangni Alem, écrivain ; Sarah-Jane Fouda, philosophe ; Gauz, écrivain ; Josué Guébo, écrivain ; Mélissa Johnson, analyste financière ; Angélique Koné, mannequin ; Guy Labertit, adjoint au maire de Vitry-sur-Seine, ancien délégué national à l’Afrique du Parti socialiste (1993-2006) ; Mbougar Sarr, écrivain ; Sami Tchak, écrivain ; Seri Zokou, avocat.


Commentaires
Lorsque j'étais écolière, c'est-à-dire pas hier, mais plutôt avant-hier, on nous faisait lire et commenter en classe "L'Enfant noir", de Camara Laye. Ce fut le seul livre d'un auteur noir, guinéen si je ne me trompe pas, que je lus jusqu'à très tard dans ma vie. De "Dramouss" et de "Le Maître de la Parole", je ne sus rien avant longtemps. Je commençais à me poser des questions à la lecture de Vian, dont les polars sous le pseudo de Sullivan m'ont un peu ouverts les yeux. Enfin, je suis un peu injuste avec l'institution française... Encore que... On nous parlait de Rosa Parks, en cours d'anglais. Mais les méchants, c'étaient les américains. Pas nous. Heureusement, le cinéma était là. Et puis, enfin, Toni Morrison. Voila pour les "ricains". Je ne sais pas ce qu'on enseigne aujourd'hui dans les écoles françaises au sujet de l'époque coloniale. Est-ce abordé ? Si oui, comment ? J'aimerai beaucoup le savoir. Je parle des écoles primaires, celles où tout le monde va. Pas de la Sorbonne, évidemment.
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