Liberté d'expression en Turquie : Merkel et Obama interpellés

Antoine Oury - 08.09.2016

Edition - International - liberté d'expression Turquie - Turquie Erdogan - Merkel Obama Turquie


La perspective du G20, organisé la semaine passée à Hangzhou, en Chine, avait relancé l'espoir des militants qui souhaitaient que la chancelière allemande Angela Merkel ou le président américain Barack Obama somment Reycep Tayyip Erdogan de respecter la liberté d'expression en Turquie. Peine perdue, malgré une forte mobilisation.

 

Rajoy participa en la Cumbre de líderes de G-20. Segunda jornada (16/11/2015)

Mariano Rajoy, à la tête du gouvernement d'Espagne, et Reycep Tayyip Erdogan, au G20 organisé en Turquie en 2015

(La Moncloa - Gobierno de España, CC BY-NC-ND 2.0)

 

 

De nombreuses organisations internationales liées au livre ont déjà réagi au coup d'État manqué en Turquie et aux événements qui ont suivi, lesquels ressemblent fort à des représailles du gouvernement Erdogan. En effet, en quelques jours, 29 maisons d'édition, 16 télévisions, 23 radios, 45 journaux et 15 magazines se sont vus ordonner une fermeture par décret, menaçant leur survie financière. 

 

Dans les premiers jours qui ont suivi le coup d'État, 70.000 personnes auraient fait l'objet d'une enquête, voire d'une arrestation, dont au moins 59 journalistes et écrivains. L'auteure Asli Erdogan est ainsi détenue dans une prison pour femmes d'Istanbul pour 3 motifs, « propagande en faveur d’une organisation terroriste », « appartenance à une organisation terroriste » et « incitation au désordre ». Bien entendu, aucun d'entre eux n'a été explicité, mais le tribunal d'Istanbul a décidé de maintenir l'auteure en prison.

 

Il y a deux semaines, l'Association des libraires et des éditeurs allemands, le Börsenverein, avait publié une pétition pour réclamer une prise de position ferme de la part de Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et Angela Merkel, chancelière allemande, vis-à-vis de la situation politique et sociale en Turquie.

 

75.000 signatures ont été réunies, et un rassemblement organisé devant la Commission européenne, à Bruxelles, sans résultat pour le moment. « Presque chaque jour, nous recevons des informations sur de nouvelles entorses à la liberté d'expression et à celle de la presse par les autorités turques », a souligné Alexander Skipis, directeur du Börsenverein. « Et pourtant Mme Merkel et M. Juncker évitent toujours de prononcer des paroles fortes et d'entamer des actions concrètes pour défendre la liberté d'expression. »

 

Cette absence de réaction de la part d'Angela Merkel est jugée d'autant plus dommageable qu'elle fait passer la reconnaissance du génocide arménien par l'Allemagne, en juin dernier, pour une simple manœuvre politique.

 

Mobilisation devant la Commission européenne (Pixelhelper.org)

 

 

De l'autre côté de l'Atlantique, on misait également sur le G20 avec une lettre ouverte envoyée au président Obama le 1er septembre, et signée par l'American Booksellers Association, l'Association of American Publishers, l'Authors Guild, l'American Library Association et PEN America. Libraires, éditeurs, auteurs et bibliothécaires réclamaient une prise de position ferme du président américain lors de sa rencontre avec Erdogan, le 4 septembre.

 

« Les États-Unis ont dénoncé le coup d'État du 15 juillet comme une attaque envers un gouvernement démocratiquement élu. Nous ne pouvons pas laisser le gouvernement turc utiliser cette menace comme un prétexte pour supprimer la liberté d'expression et dépouiller la population turque d'autres libertés fondamentales », peut-on lire dans la missive.

 

Au cours du G20, Obama a signifié que les États-Unis collaboreraient pour démasquer les auteurs du coup d'État du 15 juillet, mais qu'Erdogan, réformateur au début de sa carrière politique, devrait « s'en souvenir » maintenant qu'il est plus expérimenté. Visiblement, le président américain a préféré ménager son homologue, qui lui a par ailleurs fait comprendre que la lutte contre le terrorisme doit rester une priorité entre alliés, en mentionnant notamment deux groupes kurdes originaires de Syrie, rapporte Melville House.

 

Un signal plutôt inquiétant, puisque c'est contre la communauté kurde que le gouvernement turc a multiplié ses attaques, en les assimilant à des groupes terroristes. 

 

En somme, comme le résume Le Monde, le G20 fut loin des attentes, et même « ultra-policé ».