Libraire, Charlie Hebdo lui avait redonné du courage : “C'est trop, j'arrête”

Nicolas Gary - 14.04.2016

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En février 2015, Géraldine Frognet, qui dirige la librairie La Lettre écarlate (Arlon, Belgique) incarnait un autre symbole de la lutte contre le fanatisme. Son établissement était financièrement au bord du gouffre, elle avait pris la décision de fermer. Bien entendu, la dimension économique n’était pas la seule : « Je ne supportais plus le désintérêt des gens pour la lecture, c’était invivable. » Mais après les attentats contre Charlie Hebdo, elle décidait de reprendre le combat. 

 

Géraldine Frognet

 

 

« J’ai toujours considéré mon métier comme une forme de résistance, ou de combat contre la bêtise. C’est certainement quelque chose que tous les libraires indépendants peuvent comprendre et partager », expliquait-elle à ActuaLitté. Elle avait pourtant pris sa décision : le 15 avril 2015, date anniversaire de la création de sa librairie, c’était fini. Mais après Charlie, « il fallait continuer ». 

 

À lire : Géraldine Frognet : « Je continue pour Charlie Hebdo »

 

Une année a passé, pour La lettre écarlate. Entre temps, il y eut les attentats de novembre à Paris puis de Bruxelles, ce 22 mars 2016. Mais le désintérêt – voire l’incompétence – des autorités a achevé le regain d’énergie que Charlie avait apporté à la libraire. Le souffle s’est épuisé, vient à manquer. Entretien.

 

Géraldine, tu as eu un regain d’énergie, de motivation, mais désormais, c’est fini ? Vraiment ?

 

Géraldine Frognet : Un sursaut à la suite des attentats au Charlie Hebdo en pensant que la situation générale était tellement grave qu’il fallait ne pas baisser les bras et continuer. 

 

Mais, après un peu plus d’un an, rien n’a changé. Au contraire, la situation a empiré. Les attentats à Paris, puis ceux de Bruxelles et, au lieu de miser comme promis sur la culture, l’éducation et l’enseignement, les décideurs politiques ont préféré la voie du sécuritaire. 

 

Une raréfaction toujours plus accrue de mon centre-ville (mais je pense que le problème est général) avec une gestion pitoyable de celui-ci ont eu raison de mes dernières forces. 

 

 

Quelle est la situation économique de ta librairie, aujourd’hui ?

 

Géraldine Frognet : Depuis janvier, catastrophique. Si je ne suis pas encore en faillite, il ne faudra pas longtemps pour que je le sois. Donc, j’arrête avant d’en arriver là. 

 

 

Tu as fait preuve d’une forte médiatisation, après notre entretien de février, notamment avec La Grande Librairie : cela n’a eu aucune conséquence favorable ?

 

Géraldine Frognet : Favorable : un peu. Et surtout sur le court terme. « Mince, elle pense fermer, alors vite, on va y aller et on va la soutenir. » Mais, le temps passant, très peu de gens (mais il y en a quand même et je les en remercie) ont continué à venir, ayant pris conscience de la situation.

 

On peut rapprocher cela de la photo du petit Aylan et de toutes les émotions suscitées par la médiatisation : on s’émeut sur le coup, puis on passe à autre chose. 

 

Pendant 16 ans, j'ai eu la prétention de croire que je pouvais apporter quelque chose à la ville et aux gens, d'ici et d'ailleurs, pour celles et ceux qui n'ont fait que passer... De la joie, du plaisir, de l'originalité. De l'intelligence et de l'élégance aussi. De la douceur, de la beauté mais aussi un peu de brutalité pour ne pas rester dans le mou ou dans l'indifférence. J'y suis certainement arrivée, en partie. Géraldine Frognet, librairie La lettre écarlate

 

 

Il y a eu les attentats de Paris en novembre, ceux de Bruxelles voilà quelques semaines : quel regard portes-tu sur les actions politiques menées dans chaque pays ?

 

Géraldine Frognet : Je déteste la politique sécuritaire en soit. Nous sommes, en Belgique comme en France, en plein dedans. L’état d’urgence me choque et m’inquiète profondément. Mais, je ressens aussi à quel point (et là est le plus grand danger pour moi) les gens se sentent rassurés par ce genre de politiques. Nous n’allons pas dans la bonne direction…

 

 

 

 

Entre le Bataclan et l’aéroport, à quoi t’attendais-tu finalement, comme geste, comme implication ? On ne change pas le monde en quelques mois…

 

Géraldine Frognet : Les trois attentats en un an qui ont frappé nos deux pays ne les ont-ils pas changés ? Quelles sommes mises dans cette politique réactive, mais pas constructive et qui auraient pu être placées là où elles auraient été, selon moi, vraiment efficaces ?

 

La politique, c’est du long terme, c’est vrai. Mais, un véritable signal, déjà, qu’ils allaient investir là où il faut aurait été une bonne réponse, je pense. 

 

À force de se battre contre vents et marées, on s'épuise. Et je suis épuisée. Ces énergie et dynamique dont je prétends être animée, j'ai besoin, plus qu'envie, de les mettre ailleurs. Autrement. Géraldine Frognet, librairie La lettre écarlate

 

 

J’ai un ami qui va se lancer dans l’ouverture d’une librairie, prochainement. Tu as un conseil, une recommandation ?

 

Géraldine Frognet : Oh la la ! Vu mon état d’esprit, je risque de le plomber ! Mais, je vais essayer quand même : y croire, être vrai, sans crainte… Et alors, ce sera sans regret.