Libraire, elle allait tout arrêter : "Je continue pour Charlie Hebdo"

Nicolas Gary - 13.02.2015

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Les attentats à la rédaction de Charlie Hebdo ont suscité une vague de solidarité inédite. On peut désapprouver la récupération marchande de certains éditeurs, ou la publication hâtive d'ouvrages réalisés en hommage aux dessinateurs assassinés, bien entendu. Mais on conservera à l'esprit tant la mobilisation que l'élan républicain qui en a jailli – quand bien même les caricaturistes décédés l'auraient probablement désapprouvé. Pour Géraldine Frognet, libraire en Belgique, cet événement a eu un effet inattendu : l'impératif de poursuivre son travail, alors qu'elle était prête à tout raccrocher.

 

 

 

 

Depuis 15 ans, Géraldine Frognet dirige la librairie La Lettre écarlate. Et depuis plusieurs mois, la situation devenait irrespirable. « La situation économique y était pour beaucoup, bien sûr, mais ce n'était pas le pire. Je ne supportais plus le désintérêt des gens pour la lecture, c'était invivable. Quand on a choisi de consacrer sa vie à partager des œuvres, des histoires, on ne peut qu'être touchée par l'importance de la lecture. » Sauf que nombre de clients aujourd'hui lui donnaient « 1000 défauts aux livres et autant de bonnes excuses qu'ils trouvaient pour ne plus lire ». 

 

Et puis, autre forme d'agression, « ce mépris que l'on nous jette au visage, en accusant les libraires d'être prétentieux, ou élitistes. Ces images qu'on nous colle deviennent autant de manières de rabaisser notre travail. On en finit par ressentir physiquement cette oppression ». Il est ainsi devenu coutumier d'opposer libraires indépendants et Amazon, « comme si c'était la même chose ! Je ne comprends pas que l'on puisse défendre une entreprise aussi malsaine, jusqu'à en devenir agressif. Les critiques qu'on nous lance sont souvent tournées en comparaison d'Amazon, qui serait un sauveur. Tout cela était devenu trop lourd à porter ».

 

La réalité du marché rattrape également la vie d'un commerçant : la désertion des lieux, des clients qui se raréfient et se tournent vers les achats en ligne. « L'importance d'internet est devenue palpable dans notre activité. Et quand je dis importance, c'est plutôt nuisance. » Difficile de retrouver une place ancienne, alors qu'au quotidien, « c'est une lutte pour reconquérir les clients, et les encourager à revenir en librairie. Même de grands lecteurs me disent qu'ils sont crevés et qu'ils ne lisent plus pour cette raison ».

 

"J'ai toujours considéré mon métier comme une forme de résistance, ou de combat contre la bêtise. C'est certainement quelque chose que tous les libraires indépendants peuvent comprendre et partager."

 

La bataille était donc prête à tourner en faveur d'une autre désertion, la sienne. « La nuit d'avant l'attentat chez Charlie Hebdo, je n'ai pas dormi. Une douloureuse insomnie. Il n'était pas question de revivre les difficultés de 2014. Je pensais me donner jusqu'à la fin de l'année, mais, au matin, j'avais décidé de tout abandonner. » La date anniversaire de la librairie est au 15 avril, « j'attendais seulement mon mari pour lui annoncer la nouvelle. Je n'avais pas encore entendu les informations ». 

 

C'est par la radio qu'elle découvre l'atrocité. « Ce fut un choc, une tristesse immenses. Et tout s'est imposé à moi. S'ils étaient morts, il fallait continuer, à mon tout petit niveau. J'ai toujours considéré mon métier comme une forme de résistance, ou de combat contre la bêtise. C'est certainement quelque chose que tous les libraires indépendants peuvent comprendre et partager. La résistance de Charlie Hebdo est allée jusqu'au bout. Alors par hommage, et pour rejoindre leur propre lutte contre la bêtise, il fallait continuer. »

 

 

 

 

La librairie La Lettre écarlate ne fermera pas. « Je vais reprendre tout en main, et commencer par des travaux. Ces dernières semaines, il y a eu des prises de conscience, et il faut travailler plus pour améliorer les choses, dans notre entourage. Regagner le public que l'on a pu perdre. » Toujours à son échelle, proche, si proche du Luxembourg, où justement se trouve le siège social d'Amazon.

 

Bien entendu, il faudrait des implications politiques fortes, du côté de la Culture et de l'Enseignement. « Nos problèmes, en Belgique, ressemblent beaucoup à ceux que vous avez en France. Mais notre ministre de la Culture..., on ne sait pas quoi en attendre. » Géraldine plaisante : « Je suis prête à devenir ministre s'il le faut, pour que les budgets nécessaires à la Culture et l'Enseignement soient relevés : c'est dans ces domaines qu'il faudrait investir le plus. Et certainement pas couper les vivres. »

 

On ne change pas les idéalistes. Heureusement...