Librairie et lecture au Nigéria : Chimamanda Ngozi Adichie est explosive

Clément Solym - 29.01.2018

Edition - International - Chimamanda Ngozi Adichie - librairies Nigéria lecture - livres études Nigéria


Au Quai d’Orsay, la journaliste et écrivaine nigériane Chimamanda Ngozi Adichie a fait forte impression. Invitée dans le cadre de la Nuit des Idées, c’est un public de 300 personnes qui assistait à la rencontre. Et quand la journaliste Caroline Broué lui demande si l’on trouve des librairies au Nigéria, c’est l’ovation. 



Chimamanda Ngozi Adichie

 

Productrice pour France Culture, Caroline Broué menait en effet l’entretien (à retrouver en intégralité en fin d’article), avec Chimamanda Ngozi Adichie. « Est-ce que vos livres sont lus au Nigéria ? » Réponse du tac au tac : « Tout à fait : ça va peut-être vous choquer, mais oui. » Et l’animatrice d’enchaîner : « Est-ce qu’il y a des librairies au Nigéria ? »

 

La question fait sourire, jaune, l’auteure, mais l’animatrice souligne que le Nigéria est souvent présenté à travers la violence, et le mouvement terroriste Boko Haram. D’ailleurs, insiste-t-elle, demander si on lit dans son pays ne semble pas plus incongru que d’interroger la pratique de la lecture en France. 

 

« Je pense que cela reflète assez mal ce que sont les Français, le fait que vous ayez à poser une telle question… Je suis vraiment honnête avec vous », relève Chimamanda Ngozi Adichie. Ovation dans le public. « Cela donne une mauvaise image des Français. »

 

« Parce que, vous savez, on est en 2018 quand même. Mes livres sont lus au Nigéria, sont étudiés dans les écoles et pas seulement au Nigéria, dans l’ensemble du continent africain. Et cela me touche beaucoup parce que, bien entendu, je suis reconnaissante d’être lue partout dans le monde. Mais le fait de savoir que je suis lue par les personnes qui sont les sujets de mes livres, c’est très important. » 
 

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Depuis la parution de son premier ouvrage, Purple Hibiscus, Chimamanda Ngozi Adichie a été présentée à raison comme l’une des voix littéraires les plus importantes de sa génération. Et nombre de critiques saluent son apport à la littérature — et pas simplement africaine. Avec Americanah, elle porte une nouvelle fois ces valeurs (ed. Folio, traduction Anne Damour). 

 

Et elle l’a parfaitement démontré au cours de son intervention : « Je ne m’attends pas à ce qu’un Français sache tout du Nigéria. Moi-même je ne sais pas tout de la France. Mais être invitée à dire “aux Français que l’on a des librairies au Nigéria parce qu’ils ne le savent pas”, c’est répondre à une idée volontairement rétrograde : que l’Afrique est si différente, si pathologiquement différente, qu’un non-Africain ne saurait faire d’hypothèses raisonnables sur ce qui s’y passe », reprend-elle dans un post sur Facebook.

 

Les questions qu’elles posent sont alors plus larges : considérant la situation des librairies partout dans le monde, c’est l’accessibilité aux livres dont elle préfère parler. Elle qui estime avoir toujours été auteure, voyant cette profession comme un héritage légué par ses ancêtres, précise : « Les librairies sont en déclin partout dans le monde. Et cela vaut la peine d’en discuter, de s’inquiéter et que cela change, espérons-le. »

 

Caroline Broué s’est par la suite expliquée sur Facebook : « J’ai, je l’avoue, été interloquée, surprise, par cette rupture de ton que je n’ai pas comprise, car c’est une question que je pose souvent aux écrivain·e·s du monde entier. Mal à l’aise, j’ai mal réagi et tenté de répondre par une complicité ironique. […] Cette séquence me fait apparaître aujourd’hui comme insultante. Je suis mortifiée du tour que tout cela a pris. Mortifiée, et profondément désolée d’avoir choqué ou blessé des personnes. »

 

Mais Chimamanda lui a déjà rendu justice, avouant qu’elle n’avait pas perçu l’ironie du propos, attendu que l’animatrice n’avait pas fait preuve d’ironie jusqu’à lors. Fin de l’histoire, de toute manière l’important est de se régaler avec l’ensemble de cet entretien. Il a permis d’aborder la nécessité de la lecture chez les politiciens, et plus encore, le regard cynique que porte son pays sur Donald Trump.

 


Commentaires

Je pense que la question de Caroline Broué était tout à fait justifiée. L'analphabétisme est encore très répandu au Nigéria. D'après Wikipedia : "Le taux d'alphabétisation était de 57 % en 2005 d'après le National Empowerment Development Strategy, ou de 53,3 % chez les adultes de plus de 15 ans en 2006 d'après le National Bureau of Statistics. Il est plus élevé chez les hommes (61,3 %) que chez les femmes (45,3 %). Le taux d'alphabétisation est en baisse constante par rapport à 1999 (64,1 %) et 1991 (71,9 %). L'étude montre qu'il est nettement plus élevé au sud du pays et particulièrement au sud-est (73,5 %) qu'au nord-ouest (23,2 %, hommes 31,0 ; femmes 15,4 %)".

Une éditrice nigériane, Lola Shoneyin, se félicite dans Jeune Afrique, de vendre les romans qu'elle publie à 10 000 exemplaires. Quand on sait que le Nigéria compte plus de 190 millions d'habitants, on comprend que les questions de Caroline Broué n'avaient rien de scandaleux.
Mais, oubliez ce que Wikipedia et la presse vous racontent. Si le pays n'a pas de librairies, comment circulent-ils les livres? Et "le peu" qui est instruit selon Wikipedia, comment ont-ils trouvé les livres qu'ils ont utilisés? Ou vous pensez que c'étaient les européens qui leur envoyaient des livres? En 2018, je pense pas qu'il y ait un pays qui n'a pas de librairie. Il faut réfléchir un peu avant de gober tout ce qu'on vous raconte la presse ou Wikipedia.
Nul n'est à l'abri d'un petit préjugé ni d'une parole malheureuse, ce pourquoi il n'est pas question d'accabler la journaliste, mais force est de constater que ses questions sont au mieux maladroites, au pire le fruit d'une idée reçue et non remise en cause. L'agacement de l'auteure est tout à fait compréhensible. Pourquoi ne pas lui demander quel est son succès auprès des lecteurs nigérians et si ses livres sont bien présents dans les librairies? Au cas où la situation ne serait pas satisfaisante, libre à l'auteure de déplorer l'éventuel manque (et non l'inexistence, comment oser même la supposer dans un pays comme le Nigéria) de librairies.

Quant à l'éditrice dont Gilles Hutereau nous dit avec semble-t-il un zeste d'ironie qu'elle se félicite de tirages à 10000 exemplaires, il est bon de rappeler qu'en France la majorité des ouvrages qui se publient n'atteignent pas ce chiffre, et que ceux qui le dépassent allègrement n'ont pas toujours de quoi nous rendre fiers.
Bon, à la relecture de mon commentaire, je vois que j'ai finassé pour ne pas condamner trop durement les questions de Caroline Broué, et que finalement celles que j'ai suggérées conservent une certaine ambiguïté. Alors soyons plus clair: il fallait tout simplement éviter la question sur les librairies, et comme il n'est pas concevable que l'auteure n'ait pas de lecteurs au Nigéria, lui demander comment ses livres y sont reçus, quels sont les retours, aurait suffi.

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