Librairies Sauramps : entre l'ire et la joie de faire lire

Nicolas Gary - 17.04.2017

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Non Sauramps n’est pas mort, tant s’en faut : le cœur de ses libraires y bat encore. En période de redressement judiciaire, le groupe de librairies montpelliéraines (et la filiale basée à Alès)  traverse la tempête la tête haute. Pour preuve, cette initiative montée par l’établissement Triangle, voilà une quinzaine de jours : favoriser la rencontre des clients avec les livres, sous une forme toujours originale. 

 


ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

L’idée est partie de l’équipe de littérature, et s’est rapidement propagée : « Nous avions déjà expérimenté pour la Saint Valentin, une table similaire. Des livres avaient été sélectionnés pour l’occasion, à la différence qu’ils étaient emballés sans commentaires dessus. » Cette fois, tous les livres sont accompagnés d’une petite note, qui ne dévoile cependant rien du livre.

 

« C’est ce qui a fait le succès », se réjouit une libraire. D’autant que tout le magasin de Triangle a été sollicité. « Entre la première mise en place que nous avons réalisée, et celle d’aujourd’hui, les ouvrages sont totalement différents. »
 

Sous les emballages, on découvre en somme les coups de cœur des libraires. « C’est un travail de mise en avant qui peut s’essouffler, du fait des contraintes qui existent. L’opération, en fait, continuera jusqu’à épuisement des idées des libraires, dans la limite de nos disponibilités », plaisante-t-on au rayon littérature. « Tant que cela fonctionne, nous continuerons, mais on s’arrêtera probablement, dès lors que nous n’aurons plus vraiment de choix spontané à proposer. »
 

Savoir animer l'établissement


Car faut composer bien évidemment avec les contraintes de la situation : « Quand on nous passe des commandes, nous expliquons que le redressement nous impose des limites, que les ouvrages peuvent arriver plus tardivement – ou encore que notre budget d’achat est impacté. » Une difficulté intervient que personne ne cache aux clients. 


L’honnêteté et la transparence restent encore les meilleures alliées : les clients comprennent. « Nous faisons tourner les références, mais il ne nous est pas possible de tout avoir : nous disposons de moins de choix actuellement, et de moins de moyens pour recommander des livres. » C’est avec les moyens du bord que tout s’organise. 

 

« Nous avons encore un très grand nombre de livres – certainement près du double des références de la Fnac Montpellier », sourit une autre libraire. « Le choix est vaste. » Et l'important reste de le valoriser. La boutique d'Odysseum avait elle-même lancé une opération de grand détournement de couverture, pour inciter les lecteurs à venir lui rendre visite.

 

Quant à cette table mystère, elle jouit d’une forte popularité. Ce vendredi, à la fermeture de la librairie, la table était presque vidée. « Même si les lecteurs se trompent, ou découvrent un livre qui ne les emballe pas complètement, le prix de vente reste modeste. Nous avons principalement opté pour des livres de poche – bien que les collègues du rayon Beaux Arts ont placé quelques titres autour de 25 €. »

 

Cette présentation, reproduite jusque dans la vitrine de la librairie, est manifestement un succès. Ce sont les libraires qui s’en sont chargés – il n’y a aujourd’hui plus de budget pour payer quelqu’un pour le faire. Et les lecteurs en redemandent, en entrant dans la boutique, attirés par la vitrine. « En début de semaine, un client me disait qu’il achetait un livre pour faire un cadeau, sans même savoir ce qu’il allait finalement offrir. Et ça l’amusait énormément. »

 

"Envie de ruer dans les brancards"
 

Cette bonne humeur contraste pourtant gravement avec les tensions que les équipes peuvent vivre en interne. Dans les prochains jours, l’ensemble des établissements – la librairie du Musée, celle d’Ales, Odysseum et Triangle – devra effectuer un inventaire. Ce dernier a ravivé les colères dirigées contre le patron, Jean-Marie Sevestre, vertement rabroué, avec une sérieuse dose de sarcasme.

Suite à un email envoyé à ses équipes, le PDG a en effet pu lire, en réponse : « Merci de ne pas vous montrer lors de l’inventaire, Merci de ne plus rien nous dire, Merci de vous taire maintenant, Merci de vous en aller. »

 

Des propos qui concrétisent le désaveu total – pour ne pas dire généralisé – du PDG, alors que les premiers accords de confidentialité ont été signés par des repreneurs intéressés. La possibilité de cession partielle ou totale, comme indiqué dans l’annonce de l’appel à reprise fait d’ailleurs peser une lourde charge. Certains affirment même que le PDG travaillerait à un plan de reprise, cherchant des financements avec l’appui de notables de Montpellier. Pas de quoi maintenir une belle ambiance. 

 

« C’est certain : on a parfois envie de ruer dans les brancards, et il faut souvent réprimer la colère qui monte. Les équipes ont vécu des moments difficiles, et il y a eu un gros moment de déprime. Mais de l’autre côté, on aime notre métier, et on veut sauver la librairie : on garde la tête haute et on fait de notre mieux », commente une libraire. Il est vrai que le marasme autour de la vente des établissements avait profondément marqué les esprits, tant cette négociation avait manqué de sérieux et de professionnalisme.

 

Malgré tout. Envers, et contre tout.