“Libres de dire leur vérité, les librairies indépendantes sauveront le livre”

Cécile Mazin - 21.07.2016

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Au départ, il y a une chronique, comme la librairie de la Rue en Pente en produit depuis une vingtaine d’années. Incisive, franche, directe, sans concession. Sans aucune concession. « Toutes les fausses valeurs publiées, ou presque, ont eu droit à mes bons soins », nous certifie le patron, qui signe ces papiers. Et depuis, un buzz, dont le vrombissement finit par faire mal aux oreilles.

 

 

 

Le livre d’Anaïs Jeanneret n’aurait pas pu rêver meilleure presse : un bad buzz, doublé d’une campagne de sérieuse rigolade sur les réseaux. Nos vies insoupçonnées, sorti le 1er avril dernier, a eu les honneurs de la presse – largement – des médias, comme La grande librairie, et on en passe et on en oublie. Y compris une chronique, par un libraire de Bayonne, à pas piquer des vers...

 

Dans la ville, les clients et habitués connaissent bien les coutumes du libraire : depuis des années, dans la vitrine, ils voient défiler des livres, dont certains sont étrillés sans regret ni remord. « Tous les quinze jours, je faisais une critique, mais ce qui arrive me dépasse complètement. C’est symptomatique de notre époque, où il faut du spectaculaire, du divertissement », nous précise-t-il. Et pour cause, la petite fiche où il parle du livre, publié chez Albin Michel, est devenue la star du net.

 

Dans sa chronique du livre d’Anaïs Jeanneret, dont la photo circule aujourd’hui abondamment sur les réseaux, il découpe menu, menu, menu : 

 

Anaïs Jeanneret n’a pas de chance. Elle a pourtant tenté de mettre tous les atouts de son côté : écriture imitant Marguerite Duras, personnages copiés sur ceux de Françoise Sagan, situation se déroutant entre Saint-Germain des Près et l’île de Ré, avec, deçà delà, une touche de social pour faire peuple, peut-être. 

 

 

Sans appel, mais on pourrait entendre ce genre de chronique dans Le Masque et la plume, et dans la bouche d’autres. Ce qui suit n’est pas non plus étonnant : 

 

Mais ces personnages pris soi-disant à la charnière de leur vie sont tellement stéréotypés qu’on n'y croit pas un instant.

 

 

C’est dans la suite qu’il faut chercher et trouver les raisons de l’engouement des réseaux.

 

Mais Anaïs Jeanneret a de la chance. Elle est l’épouse de Vincent Bolloré, le fossoyeur de l’esprit Canal et le grand ami des dictateurs africains. Et surtout, copain (et voisin) de Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, Elle, Europe 1 et les critiques dans ces médias ont beaucoup aimé le roman. 

Allez savoir pourquoi...

 

 

Pourquoi ? On en déduit logiquement qu’une chaîne de copinage s’est établie autour du livre, d’après les propos du libraire. Et c’est là que se dessine une autre approche. « J’ai reçu des félicitations, mais aussi des réponses ordurières. Jamais je n’avais vu ça, en 35 ans de métier. Internet, les réseaux sociaux, tout cela participe à cet aspect de notre société où l’on s’empare, on ricane, facilement. » 

 

 

 

Mais pour le propriétaire, cette société du web et du spectacle est inquiétante. « Je n’ai jamais proposé ces critiques pour être connu ni célèbre : elles étaient destinées aux clients qui passent dans la rue. Les informations, ce sont des renseignements que j’ai retrouvés dans le Canard enchaîné : ils doivent savoir ce qu’ils disent non ? »

 

Bien entendu, il est rare d’avoir des mises en perspective pareille dans les médias – les enjeux pour le journaliste, la rédaction, les actionnaires... Bref, on parle d’argent et de pressions pas toujours avouées. « Moi, je suis furieusement indépendant. Je suis sincère dans cette chronique, parce que j’ai lu le livre, et je me fous de Bolloré », précise-t-il.

 

Indépendance, c’est le mot clef. « Le drame des chaînes, c’est qu’elles ne peuvent pas faire ce que, nous, librairies indépendantes, nous pouvons proposer. » À Bayonne, plusieurs enseignes ont tenté de s’implanter, « mais aucune n’a résisté », à l’exception de la Fnac. « Et encore, maintenant, Fnac achète Darty ! »

 

Et de poursuivre : « Le principe ne varie pas, que l’on parle de chaînes, de vendeurs sur internet : d’abord, les chaînes vont mourir, tuées par internet, et Amazon. Mais surtout parce qu’elles ne font pas le même métier que nous : ce sont des usines à pognon avec la rentabilité comme objectif. Demain, ce sont les librairies indépendantes qui sauveront le livre, parce qu'elles sont libres de dire leur vérité. Parce que dans les librairies, ont fait des commentaires négatifs sur les ouvrages. »

 

L’aventure de ces derniers jours agace tout de même le propriétaire. « J’ai 64 ans, je prendrai certainement ma retraite l’an prochain. Durant toutes ces années, mes clients sont venus se réjouir de lire ces petits traits. Et si je l’ai fait, c’est parce que cela faisait rire les lecteurs. » La différence est que notre planète est devenue bien petite depuis qu’internet a connecté les gens...

 

Quant à Albin Michel, ActuaLitté n’est pas parvenu à obtenir de commentaires sur cette critique. Il paraîtrait, malgré tout, qu’elle a beaucoup fait rire, en interne.