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Lire en prison : reconnaître un “droit à la lecture” pour chaque personne détenue

Auteur invité - 10.07.2017

Edition - Société - prison livres lecture - détenus lecture droit - connaissances lectures accès


Faire entrer le liver et la lecture en prison, par le développement d’un véritable service public de bibliothèque à l’intérieur des murs, stimuler le désir d’écriture chez les détenus par l’intervention d’auteurs. Cela implique également des ateliers d’écriture. Tout ce qui peut devenir salutaire, voire indispensable pour assurer un vecteur d’insertion.


Jail cells at the Southborough Police Station
my_southborough, CC BY ND 2.0

 

Chargé du développement culturel à la direction de l’administration pénitentiaire, de 1990 à 2000, puis conseiller livre et lecture à la direction régionale de la Culture en Bretagne entre 2000 et 2011, Gérard Brugière a joué un rôle très important dans la mise en place de mesures visant à favoriser la lecture ne prison, sur tout le territoire national.


Pour remuer des montagnes, il faut des gens motivés. Gérard est de ceux-là. Il a découvert la lecture très tard, en troisième, lorsqu’un prof l’a inscrit à un concours de récitations et lui a permis de découvrir des poètes comme Émile Verhaeren et Guillaume Apollinaire. « Je me suis aperçu qu’ils parlaient du nord, où je vivais, et de tout ce que je voyais autour de moi. »

Gérard deviendra bibliothécaire, responsable des bibliothèques de quartier à Montreuil, avant d’entrer au Ministère de la Justice. « Je sais d’où je viens : le certificat d’études, les classes de transition, la filière technique, puis les études d’Histoire, grâce à Mai 68... Alors, je sais aussi ce que je dois à la lecture. »

Versé dans l’administration pénitentiaire, il travaille avec Thierry Dumanoir, pour faire évoluer la politique culturelle et les bibliothèques dans les prisons. « J’ai participé à l’évolution du code de procédure pénale pour y faire inscrire en particulier la notion d’accès direct aux bibliothèques pour les personnes détenues. Mais il faut se battre pendant cinq, six ans pour changer trois mots. Épuisant ! » 
 

La première circulaire portant sur la présence des livres en prison, date de 1872. « Il y avait des livres, sous forme de dons, mais pas de budget, pour en acheter. Donc du caritatif. Et donc beaucoup d’ouvrages d’inspiration religieuse. » Une seconde circulaire en 1949 encourage la lecture dans le but d’aider « au relèvement moral des détenus ». Une troisième en 1965, insistera sur la lecture en tant que loisir.

Depuis 1963, et pour la première fois, l’administration pénitentiaire avait embauché un responsable des bibliothèques, Paul Henwood, qui était également l’auteur d’un rapport sur la lecture en milieu carcéral, en 1974. Un service central des bibliothèques des prisons est créé, qui est chargé d’envoyer des livres dans les établissements. Il dépend uniquement de l’administration pénitentiaire, et veille à ce que l’on respecte « les trois “po” », c’est-à-dire l’interdiction des romans policiers, des ouvrages politiques et pornographiques. La quatrième circulaire, datant de 1992, due à Gérard Brugière, insiste sur l’importance de la lecture dans un objectif de réinsertion.

Elle fait suite à un rapport commandé par Jean Gattégno, Directeur du livre au Ministère de la Culture, à Isabelle Jan, en 1982. Et cette fois, la circulaire est cosignée par l’administration pénitentiaire et le Ministère de la Culture. Elle vise à créer des surfaces dédiées et stipule que la gestion de ces bibliothèques doit être exercée par un tiers compétent, comme pour tout service public. « J’ai réussi à établir le principe d’intégration des bibliothèques de prisons au réseau de lecture publique, mais pas à le faire aboutir dans la réalité de chaque établissement. Et c’est pour ça que j’ai fini par quitter le service. » 
 

Dans la mesure où il n’y a pas de loi sur les bibliothèques, il faut faire signer à chaque fois une convention entre les partenaires et vous dépendez de la volonté politique des uns et des autres. 

 

 

« Les maires craignent la réaction de leur électorat. Certains me disaient : “Faites-le, mais sans convention, je ne veux pas que ça se sache.” Au début des années 1980, il y avait une volonté politique très claire au niveau national. C’était l’époque des excellentes relations entre Lang et Badinter. On pouvait expérimenter beaucoup de choses. Mais cette volonté politique s’est peu à peu érodée. Le problème n’était évidemment pas administratif, mais culturel. Je suis parti amer. Les textes étaient là, mais ils n’étaient pas appliqués. Et dans ce cas, le premier délinquant, c’est l’État.

Je vais vous dire : en fait, les prisonniers, tout le monde s’en fout. Les Français ne veulent pas en entendre parler et n’aiment pas qu’on améliore la condition pénitentiaire. Pour les responsables, moins on en parlait, mieux c’était. Et il n’y avait pas que les maires qui freinaient, mais aussi certains directeurs de prison, et certaines bibliothécaires, qu’il n’était pas toujours facile de convaincre que la bibliothèque de la prison faisait partie de leur mission. Il y en avait toujours qui voyaient ça uniquement sous un angle caritatif. 
» 
 

Gérard Brugière a tenté de dynamiser la lecture en prison, en s’appuyant sur les agences de coopération de la filière du livre, dans chaque région.

La première à avoir embauché quelqu’un spécifiquement pour coordonner ce travail, c’est en Aquitaine avec Michèle Sales (auteur de La Grande Maison, éd. du Rouergue). Puis d’autres régions ont emboîté le pas. « Quand ce n’était pas possible, je cherchais d’autres interlocuteurs. En Bretagne, je me suis tourné vers la Ligue de l’enseignement. Aujourd’hui, Livre et lecture en Bretagne a une chargée de mission spécifique, et la Ligue de l’enseignement est toujours en première ligne. » 

 

 

par Gérard Alle

 

en partenariat avec Livre et lecture en Bretagne