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Trois mois. Trois mois de lectures pour préparer cette rentrée, vingt-cinq ans que je baguenaude dans le milieu du livre. Et cette année, pour la vingt-sixième fois donc, les mêmes attaques, les mêmes poncifs, les mêmes aigreurs, les mêmes relents. Et puis, aussi, les joies de découvrir, les curiosités, les enthousiasmes, les sidérations. La liste du Goncourt est tombée hier. Et au terme de la journée, la plume, enfin, le clavier, qui n’est pourtant pas mon outil de prédilection, m’a démangée au point de...

 

Rentrée littéraire 2018
ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

Depuis quelques mois le mouvement #PayetonAuteur et #Auteursencolere se mobilise, pour faire bouger les lignes, et fait prendre conscience à l’ensemble de la chaîne du livre, et aux lecteurs, de l’aberration fondamentale qu’est d’être auteur en France. Pas de statut, de congés payés, d’arrêt maladie, des redditions de compte qui dans le meilleur des cas, après avoir tanné votre éditeur, font que vous êtes payés entre 12 et 24 mois après que la maison se soit payée. Et tout ça « parce qu’ils aiment ce qu’ils font, non ? »
 

Oui, moi aussi. Et je bosse chez Actualitté, qui est quand même le média le plus indépendant et le plus barzingue que je connaisse.
 

Et puis la rentrée littéraire. Les médias, lérézosocio, toussa.
 

Et les discours convenus. De la part de TOUS.
 

De ceux qui nous accusent de ne pas défendre, ou pas assez, ou mal, l’édition indépendante. 1 — Envoyez-nous vos bouquins à lire, et pas un communiqué de presse qui nous annonce pour la énième fois le prochain et indispensable chef d’œuvre. 2 — Et pas quand ils paraissent. Ou trois semaines ou deux mois après. Avant. Parce que 600 titres, même à 50 lecteurs-chroniqueurs-boulimiques-asociaux (ce que nous ne sommes pas, en nombre du moins), ce n’est pas absorbable même pour une folle furieuse comme moi. Et il faut comprendre que les pavés de 982 pages, qui annoncent une « jubilatoire dystopie », eh bien, ça ne donne pas envie.

Bon sang, mordez les textes à pleines dents, et dites-nous pourquoi celui-là et pas un autre. Mouillez-vous. Et dites-vous que quand on a passé 18 lignes mal écrites, on se met à penser que l’auteur, le pauvre, il a la flamme, mais qu’il n’y a personne dans sa vie qui lui a dit « regarde si tu enlèves ça, et que ta phrase là, si l’on ajoute ça ou modifie ça, c’est plusse mieux non ? » avec bonté et en y croyant. Et bon sang, corrigez les fautes. Et prenez soin des couvertures, pensez à l’effet qu’elles feront sur une table de libraire ou dans une vitrine. Et donc, allez en librairie. CQFD.

De ceux qui crachent sur les éditeurs « germanopratins ». Autrement dit ceux dont les sièges sont de jolis hôtels dans le centre de Paris. De ceux qui crachent sur les jurys qui font des choix. D’accord, pas d’accord, mais, bon sang, lisez. Cette rentrée est étonnante, dense, riche, bouge les lignes, laisse de la place à de nouvelles voix, à des nanas qui gueulent, à des gars qui braillent, à des auteurs qui osent, et à qui des éditeurs « germano-pratins tsoin tsoin » ont donné leur chance. Lisez bon sang, avant d’édicter des sentences à la serpe. Hier matin, un éminent et condescendant journaliste de France Culture disait que le 7 septembre était le 1er avril, en référence à la première sélection du Goncourt. Ah ah ah la bonne blague, ces Parisiens puants.

Bon sang, mais les textes choisis, là, les avez-vous tous lus ? De nouvelles voix, des anciens formidables, certes dont on connaît la musique, mais franchement, vous ne vous précipiteriez pas vers un nouvel album des Pink Floyd ? (Titi, tu t’enflammes, là). À côté des éditeurs moins prétentieux peut-être, mais qui se faufilent parce qu’il y a de la place dans la fabuleuse caravane. Avant de franchir les limites, de se permettre d’être aussi méprisant que ceux qui toisent l’édition indépendante, il faut apprendre à les connaître. Et les respecter est la moindre des politesses humaines. Avant de faire des blagues qui deviennent elles-mêmes des poncifs de fainéants.

De ceux qui crachent aussi sur la chaîne du livre. Qui parle des représentants, ces fourmis qui, quelques mois avant que les livres ne paraissent, alors qu’ils n’ont entendu parfois que quelques mots sur un titre à paraître, vont « prévendre » les titres aux libraires, pour qu’ils soient sur les tables le jour J ? Qui sait que les titres qui arrivent maintenant sur ces tables ont été vendus en mai aux professionnels ? Lesdits professionnels qui, bien souvent, quand ils ont la chance d’avoir un représentant qui passe les voir, n’ont pour se faire un avis que quelques lignes sans élan, un pitch de trois phrases, et ce qu’ils connaissent de l’auteur ou de l’éditeur ? Qui sait que les représentants ont entre 50 et 200 titres à vendre en une heure de rendez-vous avec leur libraire, dans le meilleur des cas ? Qui parle de leur solitude, de leur absence de mots, de leurs fichiers Excel ?

De ceux qui crachent sur « les éditeurs ». Qui parle des éditeurs, pas des marques, non, mais des hommes et des femmes qui ont lu ces textes pour la première fois ? Qui ont été touchés, qui se sont dit que, ce texte-là, il fallait que d’autres puissent le lire, envers et contre tout ? Quand les entendez-vous ? Vous connaissez le nom des éditeurs de vos auteurs favoris ? Je prends les paris.

De ceux qui crachent sur les libraires. Qui ne référencent pas. Qui retournent les bouquins trop vite. Qui ne lisent pas. Qui ne veulent pas des petits. Qui ne veulent pas des grands. Allez vous cogner quinze jours en rentrée littéraire, qui a le bonheur de tomber en pleine rentrée scolaire, ou l’inverse. Les livraisons. Les tonnages. Les réassorts, parce que « bon sang, il/elle est passé.e à la Grande Librairie, j’ai plus de stock, je vais perdre du chiffre, mais comment je fais quand mon commerce est celui qui statistiquement en France est celui qui fait le moins de résultat ? Mais cet auteur-là, je le veux. Comment je fais ? Quand est-ce que je lis, moi, pour faire mon métier ? »
 

Rentrée littéraire 2018 : les fashion weeks du libraire
 

Alors voilà. Lisez. Ce dont vous avez envie. Ce qui vous tombe sous la main. Ce qui tombe à côté. Le bouquin à propos duquel vous avez découpé un article dans Femme actuelle, Elle, Telerama ou le 1. Celui dont on vous a parlé ici, et dans d’autres médias auxquels vous faites confiance, y compris le journal du coin.

Ou écoutez votre meilleur pote. Ou votre prof de français d’il y a quelques années, non celui-là je ne l’ai toujours pas lu, faudrait, faudrait, faudrait. Celui qui sort bientôt au ciné. Celui dont vous avez noté la référence en faisant trois fautes au nom de l’auteur, dont vous avez attrapé un mot du titre, ou pas d’ailleurs, celui dont vous savez que la couverture est bleue. Faites confiance à votre libraire, c’est un prestidigitateur.
 

Et pour avoir un avis sur un bouquin, il n’y a qu’un seul moyen : lisez-le.
 

Mais lisez, bordel.




Commentaires
Merci pour ces très belles paroles, très beaux conseils et surtout très réaliste. Tout est dis... Lisez ce que vous voulez, ce qui vous inspire, qu'importe le livre, l'auteur-e, lire c'est aimer. Aimer les mots, le style, être surpris, aimer s'évader, rêver et j'en passe. Mais bordel c'est un p....n de conseil à suivre sans modération, indispensable pour rester en bonne santé, et faisons vivre nos librairies, les vrais... encore merci pour ces paroles
Quel bel article ! Si vrai ! qui vient du fond du ventre... J'ai retenu la leçon, oui, vous envoyer le livre avant sa parution, à vous qui n'avez pas d'apriori en ce qui concerne les auto-édités à la condition que leurs bouquins soient bien écrits et dépourvus de fautes d'orthographe. C'est difficile pour tout le monde, à tous les stades de commercialisation d'un livre, c'est bien de le souligner. Nous, en tant qu'auteurs indépendants, devons passer par tous les postes, de l'écriture, à la mise en page, jusqu'à la diffusion et la vente... Personne ne nous y oblige, mais c'est la seule façon que nous avons pour espérer rencontrer nos futurs lecteurs lorsque les portes de l'édition nous sont fermées pour cause de trop grand nombre. Partout on se plaint de la croissance démographique, il y a trop de gens de partout, trop de voiture, on ne peut plus se garer... et il y a trop de personnes qui écrivent...mais malheureusement de moins en moins qui lisent...
J'ai lu cet article et bordel j'ai aimé.
Merciiiiii ! (un libraire)
Formidable plaidoyer, bordel ! Jusqu'à présent on se demandait "que sont les livres ? ". Maintenant nous savons que la véritable question est "qui sont les livres ?
Si vrai, dans toutes ces contradictions !
Merci pour cet article coup de gueule et en même temps déculpabilisant pour nous lecteur! Parce que Oui, même si on fréquente une vraie librairie et qu'on essaye de lire "les livres qu'il faut", parfois on a juste envie de lire le dernier thriller ou roman à la nouvelle sauce "le bonheur est partout", et ça fait du bien grin
Que dire ?

Juste Merci...

(Une petite éditrice indépendante de Province...)
Mille merci ! Un article qui fait du bien et à mon petit coeur de libraire et à mon grand coeur de lectrice !
J aime ce coup de gueule justifié



Je lis je dévore les livres



J achète dans les petites librairies



Je n aime pas Amazon



Je n aime pas la Fnac







Mille bravos à votre audace



Joe
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