Le Rivage des Syrtes : quand Gallimard refusa Julien Gracq

La rédaction - 02.10.2015

Edition - Société - Julien Graq - Editions Gallimard - Rivage Syrtes


Retour sur les grands exemples qui ont fait l’histoire de l’édition. Ils avaient écrit un livre, croyaient fermement à son succès et l’ont présenté à des maisons d’édition, et ont essuyé de multiples déboires. Et l'on retrouve ces même petites anecdotes chez les plus grands auteurs de la littérature française. Aujourd'hui, nous concluons ce cycle d'articles avec le livre de Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes.

 

 

 

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On peut ne pas aimer la prose complexe de l’auteur du Rivage des Syrtes. En revanche, il est difficile de ne pas reconnaître la place importante de Julien Gracq dans les lettres françaises de la seconde moitié du XXe siècle. Pourtant, les débuts en littérature de ce professeur agrégé d’histoire et de géographie ne furent pas des plus évidents. Après le refus de la NRF de publier son premier ouvrage, il se tourne vers l’éditeur José Corti, plus confidentiel.

 

En 1937, Louis Poirier a 27 ans et ne songe pas vraiment à devenir écrivain. Il dira plus tard qu’il écrivit Au château d’Argol, son premier roman, sur un coup de tête, ou presque. Dans un entretien accordé à la radio en 1971, il dira même : « Mon premier livre a été Au château d’Argol ; une heure avant de le commencer, je n’y songeais pas. » En 1937, il dispose d’un congé d’un an pour se rendre en URSS. Le voyage tombe à l’eau et il se lance alors dans l’écriture. 

 

L’amitié avec José Corti

 

Ce roman est déroutant. Un mélange subtil d’influences surréalistes et d’auteurs plus anciens, tels que Edgar Allan Poe ou Lautréamont. Un livre si déroutant que le jeune Gracq essuie le refus de la prestigieuse NRF de Gallimard. Il abandonne tout projet de le faire publier jusqu’à qu’il rencontre José Corti. Celui-ci est à la tête de la jeune maison d’édition éponyme, fondée en 1925. Il connaît bien les surréalistes et il est logiquement sensible au texte de Gracq. 

 

Il demandera tout de même à son nouvel auteur de participer financièrement à l’édition de l’ouvrage. Ainsi, en 1938, Corti procède à l’impression de 1200 exemplaires du Château d’Argol. Le succès n’est pas au rendez-vous. La diffusion demeure confidentielle. On parle de 130 exemplaires vendus. En fidèle de Stendhal, Gracq s’adresse aux happy few. Mais parfois, cela convient pour lancer la carrière d’un écrivain. Il suffit de taper dans l’œil des bonnes personnes. 

 

Breton en personne apprécie le roman – envoyé chez lui directement par Gracq. La guerre passera par là et il faudra attendre presque dix ans pour lire le deuxième roman de Gracq, Un beau ténébreux. Fidèle en amitié, le professeur de géo fait de nouveau confiance à José Corti.

 

Il en sera ainsi tout au long de sa carrière et Gracq ira même jusqu’à refuser la publication de ses ouvrages en poche, chose fort étonnante pour un auteur de premier plan. Seule entorse, si l’on peut dire, la publication de ses œuvres dans la bibliothèque de la Pléiade. Mais il est des choses qui ne se refusent pas… et la Pléiade satisfaisait vraisemblablement ses hautes exigences en matière éditoriale.

 

Par ailleurs, ses rapports avec l’institution littéraire ne sont pas simples. En 1951, il se permet de refuser le Goncourt pour le Rivage des Syrtes, ce qui fait bien entendu grand bruit, donnant lieu à un scandale dont seul le milieu parisien a le secret. Une année plus tôt, il avait écrit et publié, chez Corti bien sûr, en pamphlet bien senti contre l’industrie littéraire et intitulé La Littérature à l’estomac, dans lequel tout le milieu littéraire en prenait pour son grade…

 

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