Littérature jeunesse : les enseignants manquent de formation

Nicolas Gary - 17.06.2014

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Les parents constituent la première communauté de prescripteurs dans l'accompagnement de l'enfant vers les livres, et la transmission du goût de la lecture. C'est ce que note une étude présentée hier soir par le réseau social Babelio, à l'occasion d'une conférence au Centre national du livre. L'enquête, menée auprès des membres de la communauté de lecteurs du site, et détaillée en présence de Nathalie Brisac, de L'école des loisirs et Christian Delépine, des éditions Nathan.

 

 

Littérature jeunesse : Les prescripteurs

Guillaume Teisseire et Octavia Tapsanji, de Babelio

Nathalie Brisac et Christian Delépine

 

 

Majoritairement, ce sont des romans, à 89,6 %, que les utilisateurs du réseau achètent, sans effectuer, de distinction de genres entre les livres : fille ou garçon, ils sont 73,5 % à ne pas se préoccuper du sexe de l'enfant pour leurs achats. En revanche, 22,9 % des acheteurs considèrent qu'il existe des thèmes qu'il faudrait ne pas aborder (attention, pas bannir, mais ne pas aborder) : en l'occurrence, il s'agit de tout ce qui touche au sexe et à la sexualité. 

 

Autre élément intéressant, 85 % des parents déclarent lire de la littérature jeunesse, et 57 % considèrent qu'il est nécessaire d'en lire pour mieux effectuer les choix dans les ouvrages à se procurer. D'ailleurs, deux parents sur trois accompagnent leurs enfants dans les achats - 68,6 % les achètent avec leur progéniture, et 27,3 % les achètent seuls. 

 

Dans les constats effectués, on remarque que les parents accordent autant d'importance dans les conseils de lectures prodigués par les professionnels (libraires, bibliothécaires) qu'à l'opinion des lecteurs. 

 

Lesquels professionnels, la deuxième plus importante part des prescripteurs, opèrent plutôt par le bouche à oreille entre pairs. Ils sont d'ailleurs, fort logiquement, plus attachés aux noms des maisons qui publient les livres, ainsi qu'aux prix littéraires remis, là où les parents n'y accordent qu'un moindre intérêt. 50,6 % des professionnels y accordent un véritable intérêt, quand seuls 34,4 % des parents le font.  Des chiffres à peu près identiques en ce qui concerne le nom des maisons d'édition. 

 

Les enseignants, à remettre dans la boucle

 

Pour Nathalie Brisac, des éditions L'école des loisirs, l'intérêt pour les librairies et la littérature jeunesse, que manifestent les parents, est un point très positif. Elle déplore le manque de présence des prix littéraires, et qu'il n'existe pas de récompense, « aussi bien intégrée que celles décernées dans la littérature classique ». Un point délicat, qui pourrait avoir son importance pour l'avenir.

 

De même, elle regrette que les enseignants ne soient pas plus présents comme des prescripteurs. Ancienne professeure elle-même, elle explique que « les listes de lectures proposées [par l'Éducation nationale, NdR] en 2002, ont eu un peu d'effet, mais depuis les problèmes de 2009, elles n'ont plus beaucoup, pour ne pas dire plus du tout d'incidence ».

 

L'absence de repères, durant la formation des professeurs des écoles, peut d'ailleurs jouer un rôle significatif, dans l'exclusion constatée : si les instituteurs sont moins cités comme prescripteurs, c'est qu'eux-mêmes ne sont plus au fait, ni informés. Autant de phénomènes préjudiciables. Faire travailler les enseignants plus étroitement avec les libraires pourrait être une solution.

 

L'enjeu est alors de savoir communiquer avec les bons interlocuteurs. Ne pas surcharger les enseignants, « par des propositions éditoriales, des spécimens qu'on leur fait parvenir », précise Chrisitan Delépine, des éditions Nathan. La maison a d'ailleurs mis en ligne un blog, qui diffuse quantité d'informations pour susciter l'envie. Mais une grande partie du travail s'effectue en librairie. « On s'occuper bien plus des libraires que des sites internet de vente de livres, à ce titre », ajoute-t-il.

 

Le mythe du blogueur-prescripteur s'effrite un peu plus

 

Communiquer, c'est aussi passer par les blogueurs, mais avec une certaine appréhension, manifestée dans la salle : comment s'assurer des résultats, de la visibilité des articles, ou du trafic même des sites ? « Nous sommes de plus en plus sollicités », se plaint une intervenante. Chez Nathan ou L'école des loisirs, on « fait régulièrement le ménage dans les listes d'envois de livres », et on laisse aux services de presse des maisons, le soin de s'occuper de ces relations.

 

 

Littérature jeunesse : Les prescripteurs

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Mais il est vrai que, de ce point de vue, l'édition paye les pots cassés de cette prescription qu'elle a fortement idéalisée. Le mythe du blogueur sur-référencé, aux dizaines de milliers de lecteurs, s'effrite progressivement. Nécessairement, les blogueurs tentent de profiter de la manne : des livres, gratuitement, simplement sur demande auprès des maisons... Les outils existent, pour mesurer l'audience, même approximativement. Simplement, le monde du livre a cru pouvoir profiter de promotions gracieuses avec ce modèle, et aujourd'hui, se retrouve embarassé...

 

Toutefois, on note que les blogs réussissent tout particulièrement aux adolescentes, pour parler de leurs lectures, et sont à ce titre, « un bel espace d'expression. Se créent parfois des relations privilégiées entre auteurs et lecteurs-blogueurs », explique Nathalie Brisac. 

 

Numérique ? Trop cher. Beaucoup trop cher

 

Enfin, dans le domaine numérique, les livres jeunesse n'ont pas une grande voix au chapitre. Les lecteurs qui y ont recours notent toutefois le côté ludique et interactif de ces appareils. 55,8 % n'ont jamais acheté de livres numériques, mais 12,8 % ont déjà eu recours aux applications. 

 

Dans la salle, au cours des échanges, plusieurs professionnels - chez Albin Michel, par exemple - signalent « l'engouement médiatique démesuré pour le livre numérique. Pendant un temps, Livres Hebdo s'est changé en NumériqueHebdo », alors que, financièrement, ce secteur rapporte très peu d'argent. « Réaliser une application, comme L'herbier des fées, a coûté extrêmement cher, et ne nous a rapporté... qu'une jolie revue de presse. »

 

Evidemment, il est difficile, en cette période de faire passer la dimension Recherche et Développement de ce secteur. Mais peut-être qu'une politique tarifaire plus pertinente, au moins pour l'homothétique, aurait une conséquence plus palpable, puisqu'il s'agit de toucher le grisbi, justement. En même temps, une application aussi importante n'a pas vocation à se développer tous les quatre matins...

 

Reste que pour promouvoir la littérature jeunesse, et la lecture, chez les adolescents, les injonctions répétées de la société, des parents, des institutions sont parfois lassantes. « Si on les envoyait jouer sur leurs tablettes pour être bons en classe, peut-être qu'elles perdraient leur intérêt », insiste Nathalie Brissac. 

 

On pourra retrouver l'ensemble de la conférence, en live tweet, à cette adresse