Littératures policières au Québec : le polar fait chauffer les ventes de livres

Nicolas Gary - 08.12.2017

Edition - International - littérature policière québec - éditions alire polar - Héliotrope collection


Le marché de la littérature jeunesse avait largement tiré le secteur de l’édition au Québec. Selon les données de Gaspard, l’outil de relevé des ventes, la croissance affichait 12,4 % en regard de 2015. Mais de l’avis des professionnels, il est un autre genre qui séduit les lecteurs : les littératures policières. 


Editions Alire
ActuaLitté, CC BY SA 2.0



En 2016, 409.955 exemplaires vendus, pour 8,49 millions $ de ventes, soit 18 % du marché de la littérature. Le secteur est malgré tout dominé par les éditeurs étrangers – il suffit de voir la liste des 15 meilleures ventes pour l’année 2016 pour s’en rendre compte : 18 % pour les éditeurs du Canada, seulement (données Gaspard). Mais le best-seller reste Patrick Senécal, avec L’Autre Reflet publié chez Alire. [NdR : les chiffres, nombre d’exemplaires, volume de ventes, du marché du roman policier au Québec sont partiels, vu l’échantillonnage de Gaspard, qui couvre 50 à 60 % du marché total aux caisses]

 

Les littératures policières, thriller, suspens et consorts représentaient 5,3 % du marché global du livre, avec 2,9 % de chiffre d’affaires de mieux. Et la tendance, depuis quelques années, se confirme. 
 

Suivant le panel de librairies comparables prises en compte par Gaspard, le roman policier/thriller est en hausse de 9,9 % dans un marché général en hausse de 5,7 %, et dans un marché de littérature en hausse de 6,2 % sur 2016. Si l’on prend en compte le polar québécois, stricto sensu, il montre une progression de + 15,3 % sur 2016.
 

« Pour l’année en cours, nous arrivons à une part de marché en littérature (en volume d’unités) pour la sous-catégorie de 21,2 %, alors qu’elle était après 11 mois l’an dernier de 19,5 %. Elle a terminé 2016 à 18 % », nous précise Christian Reeves, directeur ventes Gaspard. 

 

Depuis six ans que la structure Gaspard monitore le marché, le polar occupe ainsi 5,5 % du marché sur cette période – suivant l'échantillonnage.

 

Un genre devenu plus populaire


Lors du salon du livre de Montréal, nous avions rencontré les fondateurs de la maison Alire, spécialisée dans les mauvais genres – science-fiction, fantasy, fantastique, mais également la littérature noire et policière. « Nous avons toujours eu cette volonté de promouvoir les auteurs du Québec », explique Louise Alain, directrice commerciale et cofondatrice d’Alire. 

 

C’est avec cette idée que la maison a débuté avec la création de livres en format poche, une approche inédite pour le marché du Québec, qui à cette époque n’en voyait que peu. « Avec des livres vendus 12 à 13 $, nous avions de quoi convaincre les lecteurs de s’essayer, dans les mauvais genres, aux auteurs québécois qu’ils ne connaissaient pas », poursuit-elle. 

 

C’est en 2000, quatre ans après la création de la maison que le polar explose chez Alire, avec un ouvrage fondateur de Norbert Spehner, Le Roman policier en Amérique française. Un livre devenu une véritable bible pour les amateurs de romans policiers, et qui fera date longtemps encore. « C’était un tour d’horizon de la production et cela a éveillé le public et les médias à l’existence d’une littérature policière jusque là boudée par les institutions. »

 

À cette époque, apparaît alors la série Daniel Duval de Jacques Côté, déclinée en cinq romans jusqu’en 2017, puis, en 2010 Les cahiers noirs de l’aliéniste, qui prend place dans l’Exposition universelle de 1889. « Le genre existait bien en librairie, mais les lecteurs ne les voyaient pas, parce qu’ils n’étaient graphiquement pas marqués et mal classés en librairies, soit en littérature québécoise plutôt qu’en littérature policière. »

 

L’éditeur, en parallèle, avait porté une revue, Alibis, qui s’est arrêtée après 60 numéros, à l’automne 2016. « C’était la première revue québécoise consacrée aux littératures policières, mais nous avons trimé avec les auteurs : durant toutes ces années, nous avons dû courir après les textes », ajoute Louise Alain. « En regard de la revue Solaris, dédiée à la science-fiction, on pouvait regretter une moins grande solidarité. »


Louise Alain et Jean Petitgrew
Louise Alain et Jean Petitgrew, cofondateur des éditions Alire

 

Quinze années de bénévolat – Alibis fut lancée en 2001 – auront permis de créer un milieu polar au Québec, et de le fédérer. Un festival autour des romans policiers fut même lancé, Les Printemps meurtriers, fondé par Johanne Seymour. « L’édition 2017 n’a pas eu lieu, et l’on ignore encore si, en 2018, le retour est possible. Ce serait un autre support pour le genre qui disparaîtrait dans ce cas. Dans le même temps, les livres ont trouvé une meilleure place dans les librairies... »

 

Et la fondatrice d’Alire se prend à rêver : « À Genève, à Paris, pour les salons du livre, on propose une scène polar. Il y a aussi le festival de Lyon, Quais du polar. Si un tel espace était créé à Montréal, il serait facile de lui donner une dimension internationale. Il y a un grand lectorat, d’autant que le genre est toujours plus populaire. »
 

Explorer les territoires du Québec, propices au crime


Du côté d’Héliotrope, autre maison indépendante qui a fêté ses 11 ans, on célèbre le polar depuis trois ans maintenant. Une éditrice recrutée spécialement par Olga Duhamel, pour mener à bien la barque, et voici la naissance de Héliotrope noir. Annie Goulet a fait des études qui la prédisposait, analysant le genre à travers son cursus universitaire. 

 

« Olga Duhamel a fondé la collection avec une autre éditrice, qui a lancé les premiers titres puis est partie. J’ai été embauchée dans la foulée pour reprendre la collection, mais je suis aussi éditrice d’autres titres de la maison. »

 

« Au Québec, on comptait déjà quelques ambassadeurs du genre, comme Chrystine Brouillet et bien d’autres. Évidemment, cette littérature populaire était regardée étrangement malgré tout — et les éditeurs de polars à proprement parler n’étaient pas forcément en lien avec des communautés de lecteurs de littérature », explique l’éditrice. 

 

« Le genre polar s’adressait aux masses, mais était publié par des maisons pas nécessairement littéraires. On était aussi envahis par les polars américains. Depuis quelques années — l’intérêt pour la culture populaire par un public intellectuel y est sans doute pour quelque chose — on a fait traverser la littérature de genre vers les publics plus littéraires (et les maisons de littérature par le fait même). »

 

Avec Héliotrope noir, la maison a fait un pari simple, mais audacieux. « En constatant le succès manifeste du polar scandinave, nous avons cherché à publier des polars du Québec. L’idée a été d’associer une partie du territoire québécois à des intrigues — en lui donnant presque un rôle à part entière, comme s’il était un personnage... Et nous avons, ici, des paysages formidablement propices au crime », plaisante-t-elle.
 

Editions Héliotrope
Le catalogue d'Héliotrope Noir

 

Que ce soit un coin de rue à Montréal, une ville tout entière, ou un endroit isolé, le Québec devient un terrain de jeu diaboliquement adapté. Et pour les auteurs, c’est une liberté d’écriture totale : noir, polar, suspens, aucune contrainte ne pèse. « Suivant les auteurs, cela donne lieu à une critique sociale féroce dans le cas de Excellence poulet de Patrick Lessard ou encore à l’expression de la lutte des classes dans la ville de Québec avec le roman de Marie Saur. »

 

Et puis, il y a les textes qui racontent des choses terribles : cette histoire de vengeance dans Amqui d’Éric Forbes. « Il a grandi dans cette région, la vallée de la Matapédia, entre rivières et montagnes. Mais ce n’est pas le pittoresque qu’il raconte : c’est l’histoire d’un prisonnier, libéré trop tôt, et qui part de Montréal vers Amqui, avec le goût du sang en bouche... » Flippants, ces grands espaces... 

 

Bien entendu, les auteurs n’ont pas spécifiquement à être des locaux, et Héliotrope noir ne s’interdit pas de travailler avec des auteurs français ou canadiens. « La collection a été créée localement : notre envie de mettre les auteurs d’ici à l’honneur est plus forte. » Le succès est au rendez-vous, la presse — notamment sur internet — suit avec attention les parutions. « C’est d’autant plus encourageant que beaucoup de nos romanciers s’essayent pour la première fois au polar — et sont parfois aussi des romanciers aguerris ! »

 

Définitivement, il y a un lien à faire entre le polar et les températures basses... Le bonheur des lecteurs français, c’est que les huit titres de la collection sont disponibles en numérique, facilement. Leur diffusion papier est assurée en France par la Librairie du Québec. Enfin, une collection Noir en format de poche sera lancée « au printemps prochain pour rééditer nos succès. Deux titres seront lancés en mars. L’un d’eux a déjà été mis à l’étude dans un collège de la région de Montréal » !
 

 

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