Livre de poche, format numérique : pour qui sonne le glas ?

Lettres numériques - 25.10.2013

Edition - Société - livre de poche - livre numérique - industrie du livre


La concurrence entre le grand format et le livre de poche avait fait couler de l'encre et beaucoup parlé en son temps : les auteurs eux-mêmes n'étaient pas nécessairement satisfaitsde l'apparition de ce nouveau modèle de livre. Avec l'apparition du livre numérique, c'est maintenant le livre de poche lui-même qui semble mis en danger. 

 

 

Avec Lettres numériques 

 

 

 

 

 

 

 

Il est censé lui faire la peau. Le livre numérique devait sonner le glas du format poche papier. C'est vrai qu'ils ont beaucoup en commun. Mais doit-il vraiment n'en rester qu'un ? Le flou qui entoure encore le prix du livre numérique laisse un peu de répit aux livres de poches.

 

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Apparu dans le premier tiers du XXe siècle, le format « poche » a depuis connu un succès phénoménal. Pourtant, au début, tout le monde ne l'entendait pas de cette oreille. Sorte de version light des livres grand format, les auteurs lui reprochaient de banaliser leur travail. Dans les Temps Modernes, Jean-Paul Sartre lui-même s'interroge : « Les livres de poche sont-ils de vrais livres ? Leurs lecteurs sont-ils de vrais lecteurs ?« .

 

Ces interrogations ont bien vite été balayées devant les services que ce petit format a rendus à l'édition et à la littérature. C'est ce succès qui fait dire à Jean Giono en 1958 : « aujourd'hui, le livre de poche est le plus puissant instrument de culture de la civilisation moderne« . Aujourd'hui encore, personne n'oserait prétendre le contraire.

 

La même ADN

 

Trois arguments ont construit le succès du format de poche :

  • sa large diffusion,
  • son nomadisme à toutes épreuves
  • et son prix très accessible.

Mais, attendez … ne serait-ce pas justement les arguments que revendique aussi le livre numérique ? Ne sont-ils pas alors concurrents ? C'est un peu plus compliqué que ça. D'autant plus que le livre numérique n'a pas encore tout à fait mis en place ces arguments.

 

D'abord, parce que l'accessibilité au livre numérique n'a pas encore atteint celle du livre de poche : il faut acheter un support de lecture et de plus, les catalogues disponibles sont moins étendus qu'en papier.

Sur le nomadisme, le livre numérique y est presque. C'est en fait, carrément, une bibliothèque de poche. Par contre, malgré la durée de vie de ses batteries, il reste, un jour ou l'autre, dépendant d'une source d'alimentation.

 

Mais le plus gros nœud du problème, c'est son prix ! Toujours aussi flou, toujours aussi opaque, le prix du livre numérique est ici plus que jamais pointé du doigt.

 

 

Les livres numériques sont en moyenne (il y a, c'est vrai, de nombreuses exceptions) vingt-cinq à trente pourcents moins chers que les livres papier en grand format., Pour faire court, un livre papier grand format vendu vingt-cinq euros sera vendu en format numérique entre quinze et vingt euros, là où sa version poche n'excédera pas dix euros.

 

Un système commercial déstabilisé

 

Pour bien saisir les enjeux, il faut avoir le système commercial en tête. Comment ça marche ?

L'éditeur d'un best-seller vend à un éditeur de poche les droits d'exploitation de son texte, le primo-éditeur gardant le droit de sortir une version numérique.

 

Les éditeurs de poche achètent très cher ces droits d'exploitation. Ils sont donc réticents à l'idée de voir apparaître une version numérique moins chère que la leur, le risque de cannibalisation du poche par une version numérique low cost étant bien réel.

 

Cependant, les recettes générées par le livre de poche sont pour le moment bien supérieures à celui d'un livre numérique, même à bas prix.

 

Les primo-éditeurs ne veulent donc pas prendre le risque de compromettre une sortie en format de poche en éditant une version numérique moins chère que la version poche en question.

D'où le prix de la version numérique plus élevé que celui du format poche.

 

Par ailleurs,  les formats poches ont une importance capitale dans l'équilibre économique du monde de l'édition. Le petit magot que le primo-éditeur touche de la vente des droits d'exploitation de son texte en format poche lui permet d'éditer des auteurs moins célèbres, moins rentables (notamment les jeunes) ou de compenser les pertes engendrées par les textes moins courus.

 

D'où le protectionnisme qui entoure le livre de poche.

 

Le livre de poche en sursis ?

 

Il y a un autre effet pervers. La sortie en format de poche donne une seconde actualité, une seconde vie à un livre. À l'occasion de sa sortie en format de poche, il réapparait sur les rayons des libraires, bien en vue. Vu qu'un ebook est lisible, dès le début, sur plusieurs supports de lecture, il voit disparaître l'opportunité d'accéder à une nouvelle vie en changeant de format.

 

Cette donnée peut elle aussi avoir une influence sur l'économie du livre. La question de la dualité format numérique/format de poche met en exergue les questions autour du modèle commercial et économique du monde de l'édition. La prudence est ici de mise.

 

Mais certains éditeurs montrent la voie vers autre chose. En mai 2012, Hachette décide d'harmoniser les prix de deux mille titres de son catalogue disponibles en poche et en numérique.

 

Comment ce modèle évoluera finalement ? Il serait hasardeux de se lancer dans des prédictions.

Il n'est pourtant pas téméraire d'imaginer qu'une fois que le livre numérique aura réussi à trouver une équation économique viable (et capable de faire chuter son prix), il ne restera plus grand-chose au livre de poche à lui opposer. Peut être sera-t-il alors temps pour lui de numéroter ses abattis.

 

Martin Boonen sur Twitter