Livre de poche : l'encre disparaît et oblige à acheter le grand format

Clément Solym - 09.07.2014

Edition - Société - livre papier - encre destruction - fidélisation commerce


L'édition française compte quelques figures légendaires, personnalités improbables, qui ont marqué le monde du livre. Né avec le XXe siècle, Sven Nielsen, éditeur français d'origine danoise, fut le créateur des Presses de la Cité. On a surtout retenu de lui son amitié très forte avec Georges Simenon. C'est que le romancier lui avait confié l'édition exclusive des aventures de Maigret...

 

 

Modèles de couverture de Sven Nielsen

(via)

 

 

Dans l'histoire du livre, Nielsen fait aussi figure d'OVNI : pour le livre de Roger Priouret, La France et le Management, publié chez Denoël, en 68, Nielsen fut interviewé. Selon lui, l'identité graphique choisie par la maison Gallimard relevait du « style chemise de nuit », facilement identifiable, mais particulièrement peu attractif.

 

Connue sous le nom de La Blanche, cette collection si typique présente une couverture couleur crème avec un filet rouge qui l'encadre. Fade, pour Nielsen, qui plaidait au contraire en faveur d'une autre approche. « La présentation est néanmoins un très important élément de vente, car, actuellement, dans la période survoltée que nous vivons, il faut attirer l'oeil. Le livre, quel qu'il soit, doit donc être présenté comme une sorte d'affiche qui aimante le public. »

 

Et dans ce même entretien, il ajoute : « On sort d'abord un livre à quinze francs agréablement présenté, qui attire l'oeil au bon sens du mot, c'est-à-dire qui éclaire sur le contenu et la maison qui l'édite. » On ne saurait d'ailleurs que trop renvoyer aux différentes analyses qu'il portait à l'époque, toujours d'une évidente actualité. Et plus spécifiquement encore sur les questions de tirage et de commercialisation du livre de poche. Une idée complètement à contre-sens de ce qui se réfléchit aujourd'hui, en regard de la chronologie des médias.

 

L'Express, en 1998, rapportait toutefois que Nielsen avait aussi d'autres méthodes en tête pour fidéliser de force les lecteurs, avec une méthode particulièrement troublante. Nielsen avait en tête, selon Jean-Jacques Brochier, une approche chronodégradable du livre. Dans le livre paru en 1945, L'édition française (monstre de 933 pages), Brochier raconte cette anecdote :  

Sven Nielsen, soucieux de préserver ses marges et celles de ses auteurs, aurait même demandé, rapporte Brochier, à des chimistes d'inventer une encre qui s'effacerait avec le temps afin d'obliger le public à acheter en priorité les éditions en grand format.

Le Monde, le jour de la mort de Nielsen, en 1976, lancera : « Il restera comme une des figures représentatives du mouvement d'industrialisation qui, pour le meilleur ou pour le pire, s'est emparé de l'édition française dans les années soixante. »

 

Difficile de ne pas penser à ce qui se trame depuis plusieurs années en bibliothèque, avec les DRM chronodégradables, apposés sur les livres numériques. Ces derniers permettent de définir le nombre de semaines durant lequel l'usager peut emprunter la version numérique du livre - et le DRM s'arrange pour rendre le livre inaccessible passé le délai imposé. 

 

Ou encore de ne pas songer à l'invention de l'éditeur argentin Eterna Cadencia, qui avait pubié le livre El futuro no es nuestro, un livre dont l'encre s'efface après 60 jours. Composé de neuf nouvelles d'écrivains latino-américains âgés de 30 à 40 ans,  le livre vise à attirer l'attention du public sur la précarité de la littérature en Amérique latine. En partenariat avec l'agence de communication DraftFBC, la maison d'édition a donc créé un ouvrage papier dont l'encre est sensible à l'air et à la lumière. 

 

Une fois le livre ouvert, le processus de destruction s'amorce et, au bout de soixante jours, l'encre s'évapore totalement. Le message est clair : une oeuvre littéraire n'est pas destinée à dormir sur une étagère mais bien à être lue. Une création originale qui a trouvé son succès, l'éditeur étant déjà en rupture de stock. Sans manquer de créer le débat.