Livre numérique : les éditeurs américains font grise mine

Clément Solym - 12.05.2016

Edition - Economie - livre numérique ventes - éditeurs Etats Unis - ebook chiffre affaires


Avec la publication des résultats du groupe Hachette, se profile une tendance nette pour le premier trimestre 2016, dans l’édition américaine. Trois éditeurs avaient présenté des chiffres de vente en forte baisse pour le livre numérique : HarperCollins, Simon & Schuster et Houghton Mifflin Harcourt accusent le coup, sérieusement. Mais cette tendance, loin de manifester un désintérêt, démontre combien la question tarifaire est toujours au cœur des attentes des lecteurs.

 

Lecteur ebook KO

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Pearson, copropriétaire avec Bertelsmann du groupe Penguin Random House, ne souhaitait pas s’exprimer sur ses ventes d’ebooks trimestrielles. Simplement, le groupe évoquait une réduction de la demande. Ses trois confrères ont été un brin plus bavard : HarperCollins encaisse un recul de 23 % des ventes d’ebooks, par rapport aux résultats du premier trimestre 2015.

 

Le CEO Brian Murray souligne que les ventes de Sniper et de la trilogie Divergent furent à cette époque très importantes. En outre, les ventes de livres imprimés pour les neuf mois d’activité sont identiques à ceux de la période de 2015. Donc, on en conclut logiquement à un certain équilibre entre papier et numérique. Ou pas. D’autant que les revenus de HarperCollins affichent 10,9 % de recul.

 

Même son de cloche, ou presque, chez Simon & Schuster : la PDG Carolyn Reidy explique que les revenus liés aux ebooks ont légèrement diminué – et qu’a contrario, celles de livres audio numériques ont grimpé avec une croissance à deux chiffres. Avec 145 millions $ de chiffre d’affaires, la société parvient à un résultat de 13 millions $ de bénéfice d’exploitation. 

 

Le numérique, qui représente 28 % du chiffre d’affaires, diminue de 3 % en regard de la même période en 2015. Mais la présidente assure que « le marché a répondu comme nous nous y attendions ». 

 

Quant à Houghton Mifflin Harcourt, les ventes ont diminué de 6,8 % et l’éditeur enregistre 31,5 millions $ contre 33,8 millions $. Or, ce sont justement les ventes numériques que la société rend responsables de cette baisse de l’activité. Et plus encore, la diminution des ventes de livres numériques liés à des productions cinématographiques. 

 

Les résultats de Hachette Book Group, la filiale américaine indiquent que les ventes d’ebooks pèsent pour 26 % du chiffre d’affaires, contre 28 % en 2015 et 34 % en 2014 – toujours sur la période du premier trimestre.

 

Quand les revendeurs ne sont plus maîtres du prix...

 

Mais la tendance est bel et bien là : les ventes d’ebooks déclinent chez les éditeurs traditionnels, pour la simple et bonne raison que les prix sont désormais repris en main par les éditeurs. Arnaud Nourry, PDG de Hachette interprétait étrangement bien la situation : « Et au fond, je me demande si les lecteurs numériques ne sont pas en train de se demander à quoi ça sert. Quand il y a une différence de prix massive entre le papier et le numérique, l’adoption est assez évidente. Quand on est gros lecteur, économiser 10 € ou 10 $ par livre lu, c’est substantiel. » Mais d’ajouter « il n’y a aucune raison qu’il soit de cet ordre de grandeur, l’écart économique est plutôt de 30 % ».

 

On comprend qu’un marché américain qui a été longtemps sous la domination écrasante d’Amazon peine à reprendre le dessus : les lecteurs accoutumés à payer peu cher pour leurs ebooks se retrouvent avec des hausses de prix qu’ils n’acceptent que mal. Or, plutôt que d’analyser froidement la situation, l’industrie américaine assure que les ventes sont en baisse parce que l’intérêt décline. Il est certain qu’expliquer les raisons de la hausse de prix serait laborieux et pénible. 

 

Dans un commerce où le revendeur avait coutume de fixer ses tarifs de vente – et Amazon de pratiquer un dumping totalement hors d’atteinte pour les concurrents – la mainmise des éditeurs ne se fera pas du jour au lendemain. Fort logiquement, le marché accuse donc le coup, et, dans les prochaines années, pourrait remonter la pente, quand les lecteurs se seront accoutumés aux tarifs qui n’ont pour l’heure plus autant d'atours ?

 

L’autre possibilité serait que le marché de l’ebook stagne bel et bien, voire continuer de se replier sur lui-même... jusqu’à disparaître. Et dans ce cas, il deviendrait le terrain de jeu exclusif des auteurs indépendants ? En Angleterre, on estime déjà que l’autopublication représentait 22 % du marché britannique en 2015, contre 16 % en 2014...