Livre numérique : quel torchon brûle, entre bibliothécaires et éditeurs ?

Nicolas Gary - 29.08.2019

Edition - Bibliothèques - tensions bibliothécaires éditeurs - prêt numérique - livre service public


Depuis plusieurs mois, la tension est manifeste : le prêt de livres numérique cristallise entre bibliothécaires et éditeurs américains une véritable pomme de discorde. Le mois dernier, le PDG de Macmillan enfonçait le clou et les réactions n’ont pas manqué. Avec comme perspective une dégradation du service public.

Diving into Digital Books 2
Jennifer LaGarde, CC BY SA 2.0


Le professeur Joseph Janes, qui officie à l’University of Washington Information School établit un intéressant parallèle entre une séquence du film The Philadelphia Story (Indiscrétions de George Cukor, sorti en 1940, adapté du roman The Nature of Dignity, de Ron Bontekoe) et l’actuelle situation. Jimmy Stewart, auteur contraint de travailler pour un tabloïd, y croise Katharine Hepburn, jeune bourgeoise en passe de se marier.

Une conversation improbable entre les deux aboutit à ce que la future épouse soit choquée de ce qu’un écrivain ne parvienne pas à subvenir à ses besoins. « Les gens achètent des livres, non ? », demande-t-elle. « Pas tant qu’il y a une bibliothèque dans le coin », répond-il.
 

Mordre la main qui te nourrit ?


En décidant de généraliser l’embargo de son groupe sur la disponibilité des livres numériques, John Sargent avançait des propos qui ne volaient pas beaucoup plus haut. Et que l’on parle ici d’ebooks ne change pas vraiment le référentiel : « Les éditeurs et les auteurs voient-ils leur lien avec la bibliothèque comme plutôt symbiotique ou parasitaire », interroge l’universitaire.
   
Il est vrai que face aux arguments d’autorité, qui n’étaient ni motivés par des études ni soutenus par des faits, Sargent versait dans l’hypothèse la plus fumeuse. « Historiquement, nous avons été capables d’équilibrer l’importance des bibliothèques avec la valeur de notre travail. L’actuel système de prêt numérique ne le permet pas », lançait-il.

Face au péremptoire du PDG, l’association américaine des bibliothécaires dégainait des statistiques, démontrant que ce prêt profite justement aux auteurs et aux éditeurs. Et de rappeler les missions premières des établissements, encourageant à la lecture, générant des ventes par conséquent, voire créant de futures générations d’auteurs. 

Surtout qu’à se focaliser sur l’ebook, on en oublierait que les établissements achètent également des livres papier au kilomètre. Mais avant tout, leur rôle est de donner accès à des personnes qui, sans eux, n’auraient pas pu mettre la main sur des livres. 
 
Et le décès de Toni Morrison a permis de retrouver ses propos : elle qui fut renvoyée d’un job en bibliothèque, pour avoir lu les livres qui étaient rapportés, plutôt que de les remettre à leur place. « Cette expérience m’a ouvert les yeux et a façonné mon avenir. C’est ce que font les bibliothèques », avait-elle dit.
 

Un jeune et fringant marché à défricher 


Alors, oui, on peut encore considérer que le marché du prêt numérique est récent, et que les groupes éditoriaux ont peur de ne pas y trouver leur compte. Voilà des années pourtant que les expérimentations commerciales ont cours, et l’on pensait que les deux camps avaient, à défaut d’une paix durable, au moins signé un armistice.

Reste que pour l’universitaire, la question est bien celle de la relation aux bibliothèques. Car si du côté des personnels, on ne remet pas en cause le travail ni le métier des éditeurs ni des auteurs, on sait surtout que l’écosystème économique est fragile. En matière de numérique, tout devient toujours plus compliqué — manière polie de dire tout et n’importe quoi. 


 

Pour Joseph Janes, plusieurs pistes convergent vers un unique acteur : Amazon, évidemment. La firme de Jeff Bezos serait à l’œuvre, démontrant aux éditeurs, données à l’appui, que le prêt numérique n’est pas une équation économiquement viable. Et comme la data est l’une des pièces maîtresses sur l’échiquier d’Amazon, les maisons et groupes s’y montrent évidemment sensibles. 

Informations exclusives, comparatifs, tableaux Excel jusqu’à la nausée : Bezos incarnerait bien ce Claudius versant du poison dans l’oreille de ceux qui l’écoutent. C’est connu : le flatteur vit à leurs dépens. Parce qu’au final, ayant perdu le contrôle du prix de vente des livres numériques, Amazon peut encore chercher à remettre la main sur le marché différemment. 

Exploiter les tensions entre bibliothèques et éditeurs, pourquoi pas ?

À l’inverse, les éditeurs sont sur un marché concurrentiel, en rapide évolution — et de même que la population en période électorale se crispe, attendant le verdict des urnes, de même les groupes éditoriaux manquent de vision, privilégiant leurs intérêts à court terme. Pour Joseph Janes, tant que ces derniers n’auront pas une perspection plus précise de la bibliothèque, l’amélioration du prêt, et du marché de l’ebook globalement, n’ira pas de soi. 

En tant que partenaires, les établissements ne peuvent pas être pensés comme des parasites — alors même qu’ils furent souvent les plus avertis et en pointe dans le recours aux outils numériques. En tant qu’organismes publics, ils représentent une manne financière (difficile de se le cacher) solide et durable. Mais les prendre pour des vaches à lait ne mènera nulle part. Quant aux lecteurs, ils ne se rangeront certainement pas du côté des oppresseurs...

Avis, avis…  

via Publishers Weekly


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