Livre Paris, contraint de rémunérer les auteurs jeunesse (seulement ?)

Nicolas Gary - 01.03.2018

Edition - Economie - salon livre Paris - rémunération auteurs salon - Charte auteurs jeunesse


ENQUÊTE – Il ne manquait qu'une étincelle pour mettre le feu aux poudres : dans le contexte social actuel, la manifestation Livre Paris s’apprête à vivre des heures douloureuses. En cause, l’absence – ou quasi – de la question de la rémunération accordée aux auteurs, une variable d'ajustement qui provoque de vives tensions.

 

Marsupilami - Livre Paris 2016
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

Dans les coulisses des différentes scènes qui composeront le salon cette année, de vilaines choses se trament. « On nous explique qu’il n’est pas question d’être payés pour nos interventions, dans le cadre de tables rondes ou de conférences, parce que nous sommes en promotion », précise un auteur jeunesse. Promotion, bien étrange terme, qui impliquerait donc que le salon puisse communiquer sur la présence d’un auteur, organiser une animation autour de la rencontre qu’il permet, et donc attirer des visiteurs.

 

Mais sans aucune contrepartie pour celle ou celui qui permet toute cette effusion : l’auteur.e. 

 

On parle pourtant de temps de présence allant d’une à deux heures. « Les auteurs qui ont demandé à Reed d’être rémunérés se sont entendu répondre qu’il s’agissait de promotion, et qu’à ce titre, aucun revenu n’était prévu », dénonce la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse. 

 

Consternation chez certains éditeurs
 

Il y a pourtant des maisons d’édition qui ont tenté de se battre pour que leurs auteurs soient mieux considérés. Hélène Wadowski, qui dirige Flammarion jeunesse, et fut précédemment présidente du groupe Jeunesse au SNE, paour ne citer qu'elle. « Pour la scène Young Adult, on nous a opposé que les auteurs n’animaient pas d’atelier, et n'avait donc rien à préparer », explique-t-on chez l’éditeur.

 

Donc pas de rémunération. Et si cela devait poser problème, l’intervention des auteurs serait tout bonnement annulée. « Mais pour certains, c’est prestigieux d’être à Livre Paris. » Alors on se résigne. Pour autant, le Syndicat national de l’édition était informé de cette non-rémunération, et Reed « ne voyait pas le problème ». Depuis décembre que l’information est connue, aucune réaction. 


A contrario, d’autres maisons ont accepté que leurs auteurs renoncent à toute forme de rémunération, ayant négocié avec l’organisateur une plus grande visibilité. « C’est un comportement tout bonnement atterrant », se lamente une auteure.
 

La responsabilité politique de tout un secteur
 

Et tout cela alors même que le Centre national du livre a diffusé fin novembre 2017 une nouvelle grille de tarifs applicables pour la rémunération. Sur l’espace du Centre, d’ailleurs, l’ensemble des personnes sollicitées perçoit une rémunération, dans le cadre du programme de Livre Paris. « Quand on constate que le CNL a aligné ses tarifs sur ceux de la Charte, incluant conférences ou tables rondes, comment le Syndicat national de l’édition peut-il cautionner l’absence de paiement pour Livre Paris ? », s’étrangle un illustrateur.
 

Les deux pigeons : de l'échange de visibilité comme bitcoin

 

Le grand public l’ignore en effet, mais l’organisation de Livre Paris découle d’un accord entre Reed Expositions France et le SNE. Le premier assure la logistique et l’opérationnel, mandaté par le second. « Cela relève de la responsabilité du Syndicat que d’imposer à Reed de rémunérer les auteurs », souligne l’illustrateur. 

 

En toute légitimité (impunité ?), le salon rétorque aux différents interlocuteurs que sans subvention ni argent public (directement, en tout cas), le principe de rémunération que défend le CNL ne s’applique pas. En effet, seules les structures qui perçoivent une aide du Centre se doivent d’appliquer la grille de rémunération où, pour une table ronde, le tarif net est de 150 €. 




 

Une romancière engagée décrypte : « Fort bien, mais le salon Livre Paris, c’est le SNE, et cette rémunération n’est pas qu’une condition pour l’obtention d’aides. On parle de la responsabilité politique de tout un secteur. Livre Paris fait des entrées payantes, se targue d’être un événement phare dans le pays : dans ce cas, il se doit d’être exemplaire ! »

 

D’autant, soulignera-t-on, que les éditeurs siègent pour moitié à la Sofia, organisme qui soutient également les manifestations, à travers son programme Action culturelle. Or, pour obtenir ledit financement de la Sofia, il faut que la rémunération des auteurs soit assurée par les organisateurs, au tarif de la Charte. 
 

Les influenceurs en renfort

 

Or, les soutiens sur la toile ne manquent pas : un message posté par Bulledop en début d’après-midi embrase. Booktubeuse reconnue, elle a dégainé : 

 

 

 

Contactée par ActuaLitté, elle nous révèle que la manifestation parisienne était en effet allée bien plus loin. « Pour la deuxième année, ils organisent le Tournoi des influenceurs. De nombreux Booktubers ont été contactés pour réaliser de l’animation dans le cadre d’une enquête centrée sur le pays invité. » En contrepartie, le salon offre généreusement de gagner en visibilité par la « mise en avant sur le site internet et les réseaux sociaux du plus grand événement littéraire français ».




 

Mais ce type de monétisation ressemble à de la monnaie de singe. « Personnellement, quand je réalise de l’animation, une couverture de salon ou même de la création de contenus, ce sont des prestations payantes. » Et de conclure : « J’espère que les autres booktubers n’ont pas accepté cette proposition d’ailleurs. »

 

 

 

Le comportement est donc le même pour les influenceurs, considérés comme un vecteur d’attractivité. 

 

50.000 € pour 200 auteurs, la mer à boire ?
 

Selon nos informations, le sujet avait déjà été posé sur la table. Reed, de même que le SNE, auraient eu tout intérêt à payer les auteurs présents sur les scènes. Selon une estimation précise, le budget global aurait été autour de 50.000 €, pour près de 200 auteurs ainsi rémunérés. Une cagnotte qui n’a rien de mirobolant, et dont on comprend mal que la manifestation parisienne ait tant de mal à se séparer. Surtout quand il s’agit de s’acheter une vertu à si peu de frais.
 

“De toutes façons, les auteurs, vous êtes des saltimbanques”


Samantha Bailly, présidente de la Charte, jointe par ActuaLitté, nous assure avoir été en contact avec Sébastien Fresneau, commissaire général du salon. « En discussion avec La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, Pierre Dutilleul, directeur du SNE, a pris l’engagement de la rémunération des auteurs jeunesse. Nous prenons acte de cette décision forte du Directeur du SNE et nous en informons nos adhérents. »


Marie Sellier, présidente de la Société des Gens de Lettres, souligne : « La question de la rémunération des auteurs est l'un de mes chevaux de bataille : les auteurs doivent être rémunérés quand ils interviennent dans la cité ou sur un salon, c’est le sens de l’histoire. Je suis même étonnée que Livre Paris ne le fasse pas systématiquement. Cela n’est pas négociable : je tombe des nues parce que je pensais que c’était un acquis. »
 

Un engagement ferme, dont les organisations d'auteurs se félicitent. Mais qui ne concernera que les auteurs jeunesse... La route est encore longue.


La Charte vient par ailleurs de diffuser un communiqué pour saluer cette victoire, reproduit ci-dessous dans son intégralité : 
 

TOUS LES AUTEURS JEUNESSE SERONT RÉMUNÉRÉS POUR LIVRE PARIS
 

En discussion avec la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse, Pierre Dutilleul, Directeur du SNE, en a pris l'engagement.
 

Jusqu'à aujourd'hui, Livre Paris, « le plus grand événement du Livre en France », salon du SNE (Syndicat national de l’édition), syndicat composé donc de plus de 600 éditeurs, refusait de rémunérer les auteurs pour les plateaux, rencontres, interventions. Pendant deux semaines, nous avions tenté en vain d’obtenir des réponses. Dans cette attente, de nombreux auteurs jeunesse ont refusé de participer à ces animations. L’argument renvoyé aux auteurs était qu'ils venaient y faire leur « promotion ». Ce terme de « promotion » est un glissement sémantique recouvrant en réalité ce qui relève de l'animation et de la médiation des auteurs dans la sphère sociale, au titre de leur savoir-faire créatif.
 

Le Centre national du livre a impulsé une réforme fondamentale pour les auteurs : les organisateurs de manifestations soutenues par le CNL doivent rémunérer les auteurs qui participent à des rencontres. La grille tarifaire vient justement de s’aligner sur les tarifs de la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse.
 

La Charte a donc transmis au SNE son indignation qu’un événement aussi symbolique, médiatique, que Livre Paris puisse se permettre de refuser la rémunération des auteurs jeunesse, sous prétexte de leur donner de la « visibilité ». Un événement dont l’entrée, rappelons-le, est payante – 29 € le pass Grand Lecteur.
 

Dans une période où les auteurs vivent une très grande période d'incertitude sur les réformes sociales à venir, où nous savons que leur rémunération d'à-valoir baisse, cela envoyait un signal déconcertant.
 

En 43 ans d’existence, si la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse a bien gagné un combat, c’est celui de la rémunération pour les interventions – ateliers, rencontres, interventions, dédicaces. Les auteurs jeunesse, d’une voix commune, ont décidé de dire non au travail gratuit. Rencontrer des classes, préparer un atelier, parler de son œuvre, de son travail, se déplacer, échanger, animer est un travail lié à leurs œuvres. Les bibliothèques, médiathèques, établissements scolaires, l’ont compris depuis longtemps. Nous saluons ces partenaires solides, durables.
 

Qui les lecteurs viennent-ils voir à Livre Paris ? Les auteurs.

Nous prenons acte de cette décision forte du Directeur du SNE et nous en informons nos adhérents. Nous l'encourageons vivement à prendre connaissance de l'ensemble des tarifs définis par la Charte et à budgétiser pour Livre Paris 2019 la rémunération des dédicaces.
 

Aussi, nous espérons que cette décision sera suivie d'effets pour les auteurs de littérature générale et les auteurs de bande dessinée.

Le combat des auteurs jeunesse est celui de tous les auteurs.



mise à jour 3 mars 12h : 

Le salon du livre a mis en ligne un communiqué, faisant état de la rémunération des auteurs. Pour les ateliers et les activités artistiques, les auteurs de toutes les scène seraient rémunérés. Mais pour les plateaux – table ronde ou conférence – le salon persiste à considérer qu'il s'agit là de promotion. Donc pas de rémunération. Un mouvement de colère cristallisé autour du hashtag #PayeTonAuteur, menace de boycott la manifestation, réunissant auteurs et lecteurs, indifféremment.




Commentaires

En tant qu'éditeur membre du SNE, les Éditions du Net soutiennent la revendication légitime des auteurs d'être payés pour leurs interventions. La visibilité n'est pas un argument dans la mesure où elle est réciproque. Nous savons tous que les auteurs ne peuvent pas vivre uniquement des droits provenant de la vente de livres et que ces revenus complémentaires sont indispensables pour leur permettre de vivre de l'écriture.
Il faut saluer ici le travail de fond qu'effectue la CHARTE. Mais les associations et syndicats d'auteurs de BD et d'écrivains de littérature générale devraient se saisir également du problème d'autant que le CNL s'en préoccupe aussi. Je rappelle que dans Safêlivre, le guide des salons et des fêtes du livre, 80
l'argument de "visibilité "donné aux auteurs est inadmissible ! Qui donne de la visibilité à Paris Livres : les auteurs ! Qui a besoin des auteurs pour que le salon existe ? Paris livre ! Qui est payé pour organiser le salon ? Les organisateurs de Paris Livre qui ne sont rien sans le travail et la talent des auteurs ! Que représentent les 50 000 euros pour rémunérer les auteurs lors de leurs interventions ? Pas grand chose par rapport au budget du Salon ! Alors pourquoi ce refus ? Mépris? Petites économies pour mieux se rémunérer ?

Les auteurs dont dépendent tout ce petit monde pour vivre ne doivent pas être la variable d'ajustement !!!

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