Livre Paris : tout travail ne mérite-t-il pas salaire pour l'auteur ?

Nicolas Gary - 03.03.2018

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Il existerait donc des conditions à remplir pour qu'un auteur mérite d’être rémunéré ? On se rend compte que la question se pose réellement, et qu’avec tout autant de sérieux, certains opérateurs apportent leur réponse. Le salon du livre de Paris, par exemple, vient d’instaurer une étonnante classification, pour économiser quelques deniers. 

 

circus poster
peter castleton, CC BY 2.0
 

 

Suite aux multiples réactions d’auteurs et autrices jeunesse, qui s’étaient vu refuser la moindre rémunération pour leur intervention, la Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse était montée au créneau. « Pierre Dutilleul, directeur du SNE, a pris un engagement clair envers la Charte : la rémunération des auteurs et illustrateurs jeunesse, pour ce qui concerne toutes les animations, incluant les conférences », rappelle Samantha Bailly, la présidente, à ActuaLitté.

 

L’affaire semblait résolue, bien que ne concernant que les auteurs jeunesse : l’engagement ne pouvait qu’être suivi de faits. « Le conseil d’administration et les 1400 adhérents de l’association ont confiance en sa parole. Après des semaines à tenter d’obtenir des explications avec l’organisation de Livre Paris, cette position est un signal réellement positif, un acte fort », poursuit-elle.

 

Livre Paris, contraint de rémunérer les auteurs jeunesse
(seulement ?)

 

Dans l’intervalle, Livre Paris publie un communiqué, directement (et uniquement) sur son site : pas de post sur les réseaux sociaux, de crainte manifestement de trop attirer l’attention sur le sujet. Payer les auteurs, c’est évidemment moins important que d’annoncer avec trompettes et fanfare que la page Facebook du salon a passé le cap des 50.000 likes. Question de priorité.
 


Quid de ce message alors ? Il souffle en réalité le chaud et le froid. « La direction de Livre Paris et du Syndicat national de l’édition (SNE) confirment que, comme en 2017, tous les auteurs et artistes intervenant sur la Scène Jeunesse du Salon sont rémunérés compte tenu de la forme de leurs interventions (ateliers et/ou autres formats artistiques singuliers). »

 

Tout en précisant : « Ce dispositif est élargi aux auteurs intervenant dans les mêmes conditions sur les autres scènes, en particulier sur la nouvelle scène Young Adult. » Sauf que depuis des semaines, la rémunération était loin d'être un acquis pour les auteurs sollicités.

Demain, tous saltimbanques ?
 

D'ailleurs, ce n'est pas vraiment là l’engagement pris par le directeur général du SNE : il assurait en effet la rémunération de tous les auteurs jeunesse et ceux présents sur la Scène Jeunesse — sans discrimination d’activité. Que l’on rémunère un atelier plus qu’une intervention en table ronde peut s’entendre : le premier peut impliquer plus de préparation que le second. Qu'on rémunère l'un et pas l'autre, en revanche...

 


 

Pour les organisateurs, on qualifie de « promotion » toute table ronde ou conférence — ce que l’on appelle des plateaux — pour justifier l'absence de rémunération. « Comportement inacceptable », soulignent unanimes les organisations d'auteurs. C’est pourtant bel et bien le discours que tient Reed Expo, et avec lui le Syndicat national de l’édition. 

 

De ce communiqué, on comprend donc que les auteurs dont l’activité est artistiquement singulière ou relève d’un atelier, sur l’ensemble des scènes, seront rémunérés. Commentaire acerbe d’une illustratrice : « Donc des auteurs qui feront un spectacle de marionnettes sur la scène Young Adult seront rémunérés, ceux invités pour une table ronde, non. » Dont acte.

De quoi rappeler les propos de Valentine Goby, alors présidente du Conseil Permanent des Ecrivains : « Aux Assises de la littérature jeunesse récemment organisées par le Syndicat National de l’Edition, un éditeur a souri aux combats de La Charte des auteurs et illustrateurs jeunesse en affirmant cette vision sans doute rassurante pour lui : “De toutes façons, les auteurs, vous êtes des saltimbanques, raccourci commode permettant d’enfermer l’autre dans une définition étroite. »


 

Évidemment, il faut saluer le début d’effort de bonne volonté de la part des organisateurs, qui élargissent finalement la rémunération à l’ensemble des scènes — Auguste, dans toute sa clémence.

 

Et dans le même temps, une désastreuse conception du métier d’auteur se profile : les visiteurs d’un salon ne viennent pas — surtout dans le cas d’un salon payant —, pour le seul plaisir de livres posés sur des tables. Ce sont les auteurs, illustrateurs, dessinateurs, scénaristes, qui incitent les lecteurs à se déplacer : estimer qu’un auteur ne travaille pas, quand il intervient en table ronde, revient à afficher un mépris souverain pour celles et ceux sans qui rien dans l’édition n'existe. Ni éditeur, ni salon, ni lecteur.

 

D’autant que, dans le détail, il semble manifestement que ce point de rémunération soit traité avec deux poids deux mesures : Florence Porcel, youtubeuse spécialisée dans la vulgarisation scientifique le souligne. 

 

 

« Nous sommes certains que le SNE est capable d’entendre la voix des auteurs. Dans un contexte aussi difficile, plus que jamais, les auteurs ont besoin du soutien de leurs éditeurs. Alors que pour la majorité d’entre eux, y compris des auteurs à succès en littérature jeunesse, ils sont exsangues, à bout de souffle, ils ont besoin du soutien indéfectible du secteur du livre », indique Samantha Bailly.

 

Et de soulilgner : « Les mentalités évoluent. Ateliers, interventions, conférences, tables rondes sont un travail. Les auteurs et illustrateurs jeunesse ont compris depuis longtemps la valeur de ce temps engagé à la rencontre du public et des scolaires, ont acquis un certain nombre de droits en prenant conscience de leur propre valeur. Nous n’attendons qu’une chose : qu’auteurs et éditeurs puissent avancer ensemble, dans le respect mutuel. »
 

Quis custodiet custodies ?
 

Auteur de bande dessinée, Boulet apporte de l’eau au moulin : « C’est un grand débat qui fait rage chez les auteurs en ce moment :) Naturellement, le but est d’échanger avec les gens, ce n’est pas eux qu’on veut faire payer. Mais cependant, ces salons/festivals attirent du monde surtout grâce aux auteurs/autrices… »
 

 

Et de poursuivre : « Il m’est arrivé d’être à une table huit heures d’affilée. On a beau aimer les rencontres, c’est un travail. C’est de l’animation. Et je défends l’idée qu’organisateurs et éditeurs devraient payer les auteurs/autrices pour ça. » À ce titre, l’idée de rémunérer les auteurs de BD pour des dédicaces fait son chemin depuis un moment au sein du SNAC BD…

 

Livre Paris donne-t-il désormais la mesure de ce qu’est le véritable travail des créateurs — celui qui mérite salaire : tout travail ne mériterait pas salaire ? —, en établissant une hiérarchie arbitraire. Livre Paris envisage-t-il une seconde que sans auteurs, pas de table ronde ni de conférences, et pas de public pour y assister ? 
 

Qu’en pensent Delphine de Vigan, Amélie Nothomb, Kamel Daoud, Asli Erdogan, Véronique Olmi, Éliette Abecassis, Eric Vuillard, exposés en tête d’affiche sur le site de Livre Paris ? Au vu de leur succès, on comprendrait qu'il leur soit plus aisé de pouvoir se passer d’une rémunération pour des tables rondes. Et pour les autres ? 
 


Livre Paris se veut exemplaire : fort bien. « La rémunération des auteurs sur un événement aussi symbolique, au-delà de l’aspect pécuniaire, est un gage de profond respect, une reconnaissance de la valeur de l’auteur dans un univers culturel, mais aussi un secteur économique », conclut la présidente de la Charte. 

mise à jour :

Les réactions ne se sont pas fait attendre, portées par le hashtag #PayeTonAuteur, qui fait apparaître la consternation des lecteurs, découvrant que leurs auteurs ne sont pas rémunérés par Livre Paris. On trouve également la réaction des auteurs : celle d'Olivier Gay, qui annonce son boycott de la manifestation, tout simplement :




Ou encore le Snac BD, qui s'associe à l'appel collectif : 

Et celui de Denis Bajram, qui interpelle directement dans un billet :


Des détournements des messages promotionnels du salon se multiplient d'ailleurs ou des traits tournant en dérision le comportement : 


Même NiNe Gorman, booktubeuse particulièrement influente, menace ouvertement de boycotter la manifestation. Elle-même est conviée pour trois interventions, rémunérées… Et Christelle Pécout, vice-présidente du SNAC BD, d'appuyer son intervention : 


 

 




Commentaires

J'ai arrêté de lire à auteurs.es Vous savez que vous pouvez écrire auteurs et autrices ? C'est tout aussi égalitaire sans pour autant massacrer la langue
C'est dommage, parce que la réalité des auteurs mériterait plus d'attention.
Sans doute faudra-il que ActuaLitté fasse un sondage sérieux sur la perception du point médian par son lectorat. À chaque fois mon œil bute dessus et m'oblige à interrompre la lecture pour reconstituer le puzzle. On en oublie ce qu'on lit !

Hors toute idéologie, ayons un minimum de considération pour des invariants physiologiques testés et validés depuis des siècles par les typographes et imprimeurs : on surveille les coupures de mots en fin de ligne, les caractères employés pour leur lisibilité, les espaces pour leur impact visuel, l'italique pour ses connotations spécifiques, et même le gris typographique de l'aspect d'ensemble d'une page imprimée.

Et là, en moins de temps qu'il n'en faut pour ouvrir la bouche, on impose à l’œil une violence bien entendu oubliée de ses géniteurs : on balance un point qui était pieusement réservé depuis des siècles à clore fermement une phrase. Personne ne respecte même l'aspect point « médian »…

Comme correcteur (libéral), je propose à mes auteurs de faire figurer un bref encart en marge du texte, relatif à l'attention portée à cette question, et d'ensuite se dispenser de ces perturbantes fantaisies graphiques dans le texte même.

Ne pouvez-vous en faire autant ?

Bien cordialement.
Quand le sage montre la Lune....
L'économie c'est du business. Si on ne fait pas de bons livres avec de bons sentiments, dans l'édition, on fait de bonnes vaches à lait (les auteurs) avec de bons sentiments (en jouant sur leurs affects). Si les auteurs veulent être rémunérés, ils n'ont qu'à se fédérer et menacer la chaîne du livre de s'arrêter de bosser en plein Livre Paris (par exemple sur les trois jours du salon, ils croisent les bras une heure et refusent de faire des dédicaces et autres confs, expliquant aux pros et aux lecteurs pourquoi ils font ça. Ca va vite les décoincer croyez-moi. L'économie ne connaît que le chantage et la négociation, c'est un ring de boxe, pas un champ de coquelicots où conter fleurette. Mais tant qu'on pleurniche en quémandant des miettes, ils continueront de se foutre de notre gueule et de se goinfrer sur notre dos. Après tout, ils auraient tort de se priver face à des pigeons isolés aussi naïfs et sans danger que les auteurs. Le problème c'est nous, c'est notre côté bisounours. C'est contre ça qu'il faut lutter, contre cette image de sidération que nous avons de nous et qui les fait marrer. L'ennemi c'est clairement nous. Quand on se prendra au sérieux, ils nous prendront au sérieux . C'est un jeu de rôles, ni plus ni moins.
Et moi je propose que les éditeurs ne paient plus pour avoir une place au salon. tongue rolleye
Bonjour,

Une fois encore je tiens à vous remercier pour la qualité de vos articles. Je vais en remettre une petite couche : tout cela est juste mais le pire du pire pour un auteur c'est... Quand il passe des heures, des semaines toute sa vie à écrire depuis des années et qu'il ne parvient pas à trouver... un éditeur.

La sensation de ne pas sentir son travail respecté est la pire de toutes, surtout quand on sait que bon nombre manuscrits ne sont même pas lus. Mieux vaut en rire : un éditeur à qui je n'avais jamais envoyé de manuscrits m'a "répondu" avec la fameuse lettre standard "malgré la qualité ........."

idem pour trouver un agent littéraire, on ne prête qu'aux riches... Auteure ou écrivain est un sacerdoce... ou une addiction peut-être ? Ce qui expliquerait pourquoi on nous "punit" ...
Certes les auteurs sont pris pour des vaches à lait depuis longtemps, mais il faut quand même faire une remarque. Celle que ceux qui se plaignent ouvertement sont ceux qui sont toujours mis en avant dans les salons, ceux qui touchent des avaloirs situés entre 4000 et 9000 euros par manuscrits, ceux qui ne laisseront pas leur place à de petits auteurs de petites maisons et qui les regardent de haut. Donc, ce qu'ils font là est uniquement pour eux et non pour le métier d'auteur en règle général. Et c'est bien navrant parce que ces actions vont servir à renforcer les inégalités entre les auteurs, à savoir que les salons ne pouvant pas payer tout le monde (forcément) vont donc ne prendre que les plus gros et mettre au rebut les petits qui disparaitront ainsi totalement. Conclusion, ceux qui vivent déjà de leur plume en vivront un peu mieux et les autres... bah les autres pourront aller pleurer dans leur coin, ce ne sont pas ces auteurs qui se plaignent en ce moment qui viendront plaider leur cause...
Oh oui, nous les sans-grades, nous ne comptons pas car pas connus. C'est l'histoire du chat qui se mord la queue, du manque d'expérience quand on postule pour un 1er emploi, bref, l'ouroboros.

Cela dit que pouvons-nous faire pour renforcer notre pouvoir ? Pourquoi ne nous unissons-nous pas à plusieurs afin de développer notre propre moyen de vivre ? En particulier notre réseau de distribution sous une forme nouvelle (j’ai une piste FIABLE mais je ne peux pas la mettre en œuvre toute seule alors qu’elle « marche » ailleurs » Si tous les autoédités s'unissaient, nous serions plus forts que les autres, même en ne conservant que les talentueux...

Le diktat du célèbre donc bon finit par devenir obsolète. Idem, son contraire… Le monde change, bougons avec lui. Si vous pensez que l’union fait la force, je suis prête à en parler avec vous…

En attendant ne nous décourageons pas trop car il y a pire que de ne pas trouver d’éditeur qui nous respecte… ne plus pouvoir écrire !

Amitiés… au fait le féminin de « confraternelles » céquoi ?
Ce qui obsède les Maisons c'est plus la popularité que la plume. Donc on va vers toujours plus de vedettariat et de paillettes et les petits auteurs sont invisibles. En même temps il y a un nombre incalculable de bouquins qui sortent chaque année, ce qui a pour effet d'étouffer la qualité (qui par nature est rare) sous une tonne de papier couché avec de l'encre plus ou moins sympathique. Céder aux sirènes du vedettariat, à la cupidité de la tactique économique de massification et à la tentation complaisante de la gentrification auront raison de l'édition traditionnelle. Il n'y a pas que le fait que les lecteurs fondent comme neige au soleil, il y a aussi qu'on allume des projecteurs de plus en plus gros sur cette neige, ce qui en fait de la soupe. Mais je reste convaincu qu'une plume forte et originale toujours sortira du lot. C'est une sorte de mythe, de Graal. Je m'y accroche sans trop savoir pourquoi.
Bien que je soutienne la volonté d'améliorer la rémunération des auteurs (qui est l'un des métiers les plus mal payés dans notre société), il me semble que si les salons et éditeurs devaient rémunérer la participation des auteurs, cela ne bénéficierait qu'aux plus "bankables" qui se verraient alors seuls invités, au détriment des auteurs moins connus qui eux sombreraient encore un peu plus dans l'anonymat. C'est un aspect de cette revendication à prendre également en compte, si on commercialise l'acte de participation, ne risque-t-on pas de fermer la porte aux nouveaux talents et à ceux qui n'ont pas déjà une valeur commerciale établie?
Nous sommes en train de solliciter plusieurs de ces auteurs "bankables", et le message chez eux est assez souvent le même : ils refusent d'être rémunérés quand on leur propose, conscients, justement, que ce n'est pour eux pas une nécessité.

A suivre.
Diviser pour régner, telle est la loi du maître. Flatter les égos. Cynisme et cupidité contre rêves de solidarité. Un combat ancillaire toujours remis sur le tapis et toujours perdu d'avance mais tenace le bougre. Alors puisque ça nous colle à l'âme, soyons tenaces, croyons en nos rêves, portons-les à bout de bras contre les rêves de triomphe et de gloire de l'infâme tyrannie!
Si les auteurs bankables refusent d'être rémunérés, cela ne fait qu'empirer le problème : il y aura d'autant plus de raison de ne pas inviter les auteurs qui demandent à être rémunérés. Au contraire il serait bien qu'ils exigent d'être payés, et refusent de venir s'ils ne le sont pas, si tous les auteurs ne le sont pas.

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