François devient "phénomène" : les libraires ont-ils flairé le bon Fillon ?

Julie Torterolo - 01.10.2015

Edition - Société - François Fillon - premier ministre - Albin Michel


Présenté comme « un phénomène de l’édition » dans tous les médias, Faire de François Fillon est classé à la 8ème place du Top 20 GFK/Livres hebdo des meilleures ventes. La maison Albin Michel annonce un tirage de 58.000 exemplaires, et à l'AFP, l'éditeur lance 52.000 ventes. On va même jusqu’à déclarer 2000 impressions – mais seulement certains jours. Des chiffres, beaucoup de chiffres, qui donnent un léger tournis. Ah, oui, l'ivresse décime. 

 

 

 

À un an de la primaire pour Les Républicains, François Fillon a sorti un livre intitulé Faire. Une sorte d'injonction infinitive recouvrant tout et son contraire. Publié au même moment que celui d’Alain Juppé, voici que deux livres d'anciens Premiers ministres s'affrontent sur les tables des libraires. Et chacun des deux entend bien confirmer ses convictions politiques. Celles de Fillon sont présentées comme « une analyse implacable de la situation et son regard sur le monde qui nous entoure ». Et tant qu'à Faire se délecte également de quelques anedoctes sur Nicolas Sarkozy. 

 

Depuis sa sortie le 16 septembre dernier, le livre de François Fillon est alors annoncé comme « un phénomène d'édition et/ ou de librairies » dans les médias. Ces derniers ne manquant pas de rappeler que l’ouvrage dépasse celui d’Alain Juppé. Une petite guerre pour les deux hommes politiques, à coup de livres cette fois-ci. A ce jour, Faire est même placé en 8ème position du Top 20 des meilleures ventes (panel GfK/LivresHebdo).

 

Une déferlante de chiffre accompagne alors la standing ovation. Selon l’AFP, qui cite l'éditeur Albin Michel, le livre aurait été vendu à 52.000 exemplaires pour un tirage de 58.000 ouvrages imprimés. Pourtant, d'autres outils de mesures des ventes (notamment Edistat), semblent relativiser l'enthousiasme général. Et chez certains, on parle de 6500 ventes fermes. Fermes ? Eh oui, il existe des ventes qu'on qualifierait de molles... 

 

François Fillon très loin de FAIRE le phénomène 

 

Alors, comment expliquer cet écart dans les exemplaires écoulés ? Eh bien, on se retrouve plongé, comme toujours, dans la délicate différence entre deux types de ventes. De quoi rappeler l'affaire 50 nuances de Grey ou même le livre de Nabilla. Les premières sont celles que l'éditeur fait auprès du libraire (par l'intermédiaire de son distributeur) : il place des livres en librairies, une forme de vente. Et puis, la vente véritable, du libraire au client – les sorties de caisse. 

 

Pour calculer les ventes totales, on effectue alors une opération bête et méchante : on soustrait les retours – ce que les libraires n'ont pas vendu – au nombre de livres placés en librairie. 

 

Dans le cas présent, l'éditeur imprime 58.000 exemplaires et en a placé en librairies 52.000 – le nombre de livres que les revendeurs ont acquis. Et en l'occurrence, il paraît tout à fait probable que 52.000 exemplaires du livre de François Fillon soient actuellement sur les tables des librairies et cyberlibrairies – qu'ils aient été vendus relève plutôt de la "politique-fiction".  

 

Courage, Fillon

 

À moins de trois semaines de sa publication, annoncer 52.000 ventes fermes a donc de quoi étonner, pour dire le moins. Dans un laps de temps aussi court, il paraît en effet compliqué de brandir avec certitude un chiffre de vente crédible. Et, sollicité par ActuaLitté, Albin Michel nous confirme ce que toute l'édition sait : « Il est impossible d'avoir les chiffres de retours en si peu de temps. ». Ces invendus sont pourtant indispensables pour réaliser la petite opération de soustraction par laquelle on arrive aux ventes totales.

 

Alors, comment savoir combien sont réellement en train de lire l'ouvrage de l’ancien Premier ministre ? L'une des possibilités serait qu'il ait lui-même acheté plusieurs milliers – dizaines de milliers ? – d'exemplaires. Non seulement cela s’est déjà vu en France, mais cela se fait ailleurs dans le monde : Barack Obama himself n’avait pas trop hésité à dépenser pour 70.000 $ d’argent public pour l’achat de ses propres livres. Nous avons posé la question : 

 

 


 

On verra bien.

 

Mise à jour le 5/10/2015 : 

Evidemment, François Fillon ne nous a pas répondu. Mais entre temps, les données de Edistat ont évolué, et les ventes depuis le lancement, s'évaluent à 16.952 exemplaires, incluant la 2e semaine de ventes – le chiffre de 6500 portait sur la première semaine. Donc toujours loin des 52.000 avancées par la maison, qui ne servaient qu'au bluff de la communication. L'enthousiasme affiché va prendre une douche froide : 

 

Déjà plus de 50.000 ventes pour "FAIRE" !Ce succès me touche profondément. Il révèle, chez les Français, une véritable...

Posted by François Fillon on jeudi 1 octobre 2015

 

 

"Des pouvoirs cosmiques phénoménaux"

 

Toujours est-il que 6500 exemplaires vendus ne seraient pas, en soi, un mauvais résultat, et obtenir la 8e place d'un Top 20 des meilleurs de ventes, quel qu'il soit, est tout à fait honorable. Mais avant de parler de « phénomène de librairie », il y a encore à patienter, le temps de disposer de chiffres crédibles. À moins que l’on justifie ce titre par le fait qu’un livre politique soit dans le Top 10 des meilleures ventes, une denrée rare. Un phénomène qui n'aurait, dans tous les cas, rien à voir avec les chiffres. 

 

Ces problématiques de données chiffrés, sur lesquelles jouent les éditeurs, sont connues, archi-connues. Confondre, à destination des journalistes, la mise en place dans les librairies et les ventes fermes, que les libraires opèrent avec les clients, est un classique du doux enfumage. 

 

Or, ce sont aussi ces pratiques qui mettent en doute la confiance que les auteurs peuvent avoir lorsqu’on parle de la reddition de comptes. Dans le cadre de la loi Création, un amendement proposé par le rapporteur Patrick Bloche, et adopté, a proposé la remise d’un rapport au gouvernement. 

 

Ce dernier concernera notamment la transparence des comptes et « sur la mise en place d’une obligation d’envoi par l’éditeur à l’auteur d’un certificat de tirage initial, de réimpression et de réédition, et, le cas échéant, d’un certificat de pilonnage, que ce dernier soit total ou partiel ».

 

Bien entendu, l’art de la communication est toujours subtil, mais ce type de procédé participe nécessairement de l’ambiguïté ambiante. Et donc d’un climat de défiance.